lundi 9 janvier 2017

PREFACE POSTHUME DE HAMID NACER-KHODJA A DIWAN DU JASMIN MEURTRI




                                    ‘’Une radioscopie à la fois ombrageuse et solaire ‘’
  

Par HAMID NACER-KHODJA





                                                   

C’est un pari audacieux que d’élaborer une nouvelle anthologie de la poésie algérienne d’expression française alors que celle-ci est Somme, Parcours, Vertige. On connaît les limites et contraintes inévitables d’une telle entreprise : les critères de choix, l’absence de tel auteur, la place accordée à tel autre, la subordination à telle logique éditoriale, tout cela contribuant – avec les manuels scolaires et les programmes universitaires – à une formation forcément biaisée du lecteur qui, lorsqu’il lui arrive de s’identifier à un poète, ne (re) connaît que des « morceaux choisis » – quintessence même d’une anthologie (anthos = fleur), un florilège rejoignant le « diwân de jasmin » proposé ici. D’emblée, Abdelmadjid Kaouah explique que maître d’œuvre autonome (une anthologie est toujours une œuvre personnelle et de parti pris), il n’ambitionne pas d’arpenter la totalité du territoire de la poésie algérienne, de surcroît d’une grande fécondité puisque des recueils se suivent avec constance et régularité, avec parfois des noms vite confirmés par une critique de plus en plus rare. S’il n’ y a pas d’anthologie idéale, assure-t-il en liminaire, qui mieux qu’un poète – chercheur par excellence en poésie – peut écrire sur les poètes eux-mêmes ?


 Poète, Kaouah l’est doublement : il est l’auteur de plusieurs recueils et articles incitatifs sur la poésie, un genre méconnu de la littérature algérienne du fait des avatars et impératifs de l’édition comme des préjugés ou de l’inattention du public. Aussi, essaie-t-il de prôner un idéal, celui de faire connaître à son tour les poètes algériens, leurs vies et leurs œuvres. Ce faisant, il se réfère aux travaux de ses illustres prédécesseurs, de Jean Sénac  (1926-1973) à Tahar Djaout (1954-1993) en passant par Jamel Eddine Bencheikh (1930-2005), tous poètes qui, pour les besoins de leur temps, ont établi de libres bilans devenus aujourd’hui balises pour la postérité autant que repères éclairants. L’originalité de Kaouah est de rassembler, sans pécher par omission ni prétendre à l’exhaustivité, « toute » la poésie algérienne où se côtoient morts et vivants, valeurs sûres et créateurs ignorés, des années 1930 à nos jours, soit tout juste une vie d’homme. L’anthologiste propose donc de lire « la » poésie algérienne en restituant dans une longue introduction son jeune passé qui coïncide avec l’Histoire du pays. A travers l’enchaînement de ses métamorphoses thématiques, la poésie a véhiculé en miroir les grandes étapes de l’Algérie. Le poète s’est érigé successivement en porte-parole de l’asservissement et de l’insurrection d’un peuple dans le contexte colonial, en partisan de l’espérance post-indépendante se défaisant de la rhétorique du réalisme socialiste, en redresseur de torts au regard des perversions de l’homme nouveau dans la jeune république, en perturbateur du discours dominant autant qu’en annonciateur de vérités à venir, enfin en justicier désarmé condamnant sans appel l’innommable infamie intégriste. Mais la poésie algérienne, témoin et conscience de la nation, n’est pas que circonstancielle et évènementielle. A proximité de chantres engagés ou non dans l’action, inféodés ou non à une idéologie, vivent des poètes du dedans aux idées et registres différents. 


D’errances oniriques en itinéraires personnels, entre sourdes confidences et moi hypertrophiés, avec une évidente clarté ou une grâce abstraite, ces auteurs inquiets ou sereins réalisent une radioscopie à la fois ombrageuse et solaire de l’Algérien. Journal de bord d’une patrie en mouvement, journal intime d’une identité d’homme, telle est la dualité porteuse de la poésie algérienne. Kaouah souligne ensuite que la poésie algérienne de graphie française n’est pas à cloisonner dans son particularisme, lequel a suscité nombre de thèses et d’exégèses, d’analyses savantes et de bavardages interprétatifs. Elle est mise en relation – trop brièvement, hélas ! – avec ses sœurs jumelles d’expression arabe et amazighe. 



L’auteur présente quelques clés qui leur sont communes : coïncidence de facteurs historiques, affinités dans les intentions politiques et les remises en question de la réalité collective, similitudes de destins individuels, obstacles partagés entre éditeurs et publics lecteurs ou auditeurs. Quant aux lancinantes questions sur la langue d’écriture, largement abordées, elles aboutissent fatalement à définir une « nationalité littéraire » si chère à Malek Haddad. On sait que celle-ci n’a aucune accointance avec la froideur juridique qui ne l’emprisonne plus. Ni droit du sol ni droit du sang, Kaouah plaide pour une approche plus généreuse de l’algérianité poétique en intégrant des poètes binationaux et des auteurs comme Jean Pélegri et Jean-Claude Xuereb dont le droit de plume est authentiquement algérien. Un pays, trois langues, une littérature algérienne. Les anthologies, conçues séparément en chacune de ces langues ou les regroupant toutes, se relaient, se superposent, se complètent et convergent toutes vers une évidente unité : l’affirmation d’une Parole poétique pour une littérature nationale.



Photo Rénia Aouadène : Université de Montpellier, 2005, en compagnie de Hamid Nacer-Khodja qui soutenait sa Thèse sur Jean Sénac, sous la direction du Pr. Guy DUGAS



 Jugé téméraire au début de cette préface, le projet de Kaouah devient raisonnable de par son utilité novatrice. L’auteur actualise des anthologies depuis longtemps épuisées en rectifiant et en célébrant l’ancien et le nouveau. Lire les anciens auteurs avec un œil neuf et à la lumière de l’évolution silencieuse de la sensibilité poétique algérienne, contribuer à l’émergence dans la durée de nouveaux noms avec lesquels nous faisons connaissance, parfois pour la première fois, son ouvrage se veut guide suggestif. D’où filiations, situations et propositions de lectures invitant à une variabilité insoupçonnée de la poésie algérienne. Par l’ampleur des informations accumulées et partiellement vécues par l’auteur, le sens d’une synthèse claire sur un sujet qui l’est moins, le don d’aller à l’essentiel sans schématiser, Kaouah a réussi son devoir aussi légitime que solidaire.

H.N-K.





* DIWAN DU JASMIN MEURTRI : une anthologie de la poésie algérienne « de graphie française », CHIHAB EDITION, ALGER, 2016

vendredi 30 septembre 2016

HAMID NACER-KHODJA APRES LA MAIN







ADIEU A HAMID NACER-KHODJA 




A la suite du décès subit de notre confrère, Abdelhak Bouattoura , Arezki Metref  ,  commentait, attristé,  la nouvelle par cette formule du poète  Robert Desnos "Le crépuscule tombe sur notre génération". On ne peut plus juste. Les poètes comme les journalistes disparaissent, souvent dans la plus complète discrétion.
Ce  matin, notre amie commune,  Odile Teste, qui suivait avec abnégation l’évolution de l’état de santé de Hamid Nacer-Khodja , m’informe qu’il nous a quittés vendre di soir, 23h30, à l’hôpital de Djelfa où il avait été à nouveau hospitalisé en cardiologie réanimation jeudi en fin d'après midi. «  Il m'a appelée hier à 13h37, il semblait mieux, apaisé,  l'arythmie était sous contrôle. Je  n'avais pas compris qu'il me (nous) disait adieu », écrit Odile Teste. En fait, Hamid faisait  stoïquement ses adieux car il semble qu’il a pu donner d’autres coups de fil à des amis. Hamid Nacer-Khodja avait été préalablement hospitalisé à l’hôpital de Hassi-Bahbah dans l’après-midi  du 9 septembre   pour tenter 'enrayer la sévère anémie qui l'accablait ... D’après O.Teste il positivait,…Mais la maladie fut plus forte. A leurs amis, la nouvelle parvient comme la foudre. Voici que notre frère , l’universitaire, l’essayiste, l’écrivain, le poète, et l’homme le plus affable que l’on puisse connaître par les temps qui courent, Ses travaux sur la littérature et la poésie, sur Jean  Sénac (auquel il avait consacré une Thèse de Doctorat et ,notamment, un remarquable essai sur  sa relation à Camus, « Albert Camus –Jean Sénac ou le fils rebelle( Préface de Guy Dugas)), et, à tant d’autres  romanciers et poètes  dont la destinée fut liée à L’Algérie et au Maghreb, font date. 
Il signa la postface substantielle des Œuvres poétiques de Jean Sénac, rassemblant l’ensemble de ses quinze recueils poétiques  , (Actes/Sud, 1999, préface de René de Ceccaty) ), ouvrage aujourd’hui épuisé, [Rassemble l'ensemble des recueils publiés, soit quinze titres].Dans les colonnes de la presse, Hamid Nacer-Khodja donna de pénétrantes chroniques littéraires . Et le magazine littéraire algérien,  L’Ivrescq , lui doit tant de dossiers  de qualité, réalisés par une volonté qui forçait l’admiration. Généreux , il donnait de son temps, de sa santé et de modestes revenus, ne craignant de prendre à ses frais  le taxi  de Djelfa à Alger pour assurer le suivi d’une article, la parution d’une préface généreusement dédiée. Né à Lakhdharia, ex- Palestro, il vécut et mourut dans le Pays profond, sur les Hauts-Plateaux ,à Djelfa,  en symbiose avec les petites gens, le petit peuple , dans  des exigences éthiques qui n’étaient plus de mode pour beaucoup ... Dans une vie antérieure,  il fut des premières promotions de l’ENA, où il côtoya de futurs ministres , voire des Premiers ministres de la République. Un temps, sous-préfet aux champs, il détela, désenchanté  sous les coups de l’envie  et  des chausse- trappes bureaucratiques , préférant la traversée du désert au miroir aux alouettes… 
Celui qui consacra l’essentiel de ses efforts aux vers des autres négligea ou plutôt sacrifia,  les siens. Hamid Nacer-Khodja ne  publiera que de rares poèmes en revues et dans des anthologies au gré du temps et de la providence poétique. Pourtant  poète    révélé à 17 ans par Jean Sénac qui annonçait en 1971 son recueil, Après La main . Recueil qui ne paraîtra qu’en 2015  dans une originale  publication à deux voix, en bonne compagnie de « Bouche à oreille » de notre ami Marc Bonan. Et ce grâce aux bons soins des éditions Lazhari-Labter…
Durant bien des années, Dans sa course contre la maladie et la mort, H.Nacer-Khodja ,  nous a laissé « Jumeau », un ultime et  grave récit plein d’accents autobiographiques où se mêlent   humour, dérision et introspection sur fond de  discours social critique. Un récit( paru chez Marsa Editions, 2012) où plane l'ombre tutélaire de Jean Sénac, le « maître constant » . 

L’interrogation   « Que peut la parole » ? Cette interrogation était au cœur de son existence.
Hamid Nacer -Khodja rejoint  la farandole ses frères poètes disparus dont les paroles continueront d’habiter les vivants.
Paix à son âme. Allah Yarhmou. Que la terre lui soit légère.

Abdelmadjid KAOUAH
Carbonne, le 16 septembre 2016

*Texte publié dans le quotidien national Le Soir d’Algérie 18/09/2016



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HAMID NACER-KHODJA   
Poète du dedans 


         C’est un  brillant chercheur universitaire, un essayiste talentueux que  vient de perdre   l’Algérie. Hamid Nacer-Khodja était  loin d’être un académicien compassé. Bien au contraire, dans ce monde universitaire, il pouvait paraître  parfois ‘’décalé’’.  Naturel et sans prétention. L’émotion suscitée par son décès a traversé la Méditerranée. Hommages et reconnaissance affluent pour lui reconnaître le statut de passeur de cultures vivifiant.  A l’exemple de  « Ce que nous nous devons à Hamid Nacer-Khodja », texte émouvant du Professeur Guy Dugas, son ancien  directeur de recherche pour sa Thèse d’Etat sur Jean Sénac.
Mais- au-delà des enceintes universitaires dont il fit ces vingt dernières années le théâtre de son esprit créatif - sans s’enfermer dans une tour d’ivoire- il faut sans doute revenir au point de départ de son aventure humaine. A savoir la poésie. Car poète il le fut dès 17 ans, comme un clin d’œil du destin à Rimbaud. Un poète devenu rare, au fil du temps et des avanies de l’édition de la poésie en Algérie. Et dire que Jean Sénac annonçait en 1971 son recueil  Après la main en 1971 ! Or, il faudra attendre 2015 pour qu’il  puisse sortir  enfin des limbes. Et ce, dans une publication à deux voix en compagnie  de son   ami Marc Bonan ( aux éditions Lazhari-Labter). Il était temps, avant le terme de son destin sur terre. En fait, non seulement Hamid Nacer-Khodja  était devenu un poète rare, il n’évoquait sa poésie qu’exceptionnellement. Comme si pudiquement, il voulait  tourner la page sur ses écrits de jeunesse. Dans le secret de son intimité, des gerbes de vers doivent attendre le lecteur . Car la vraie  passion de Nacer-Khodja est demeurée la poésie. Pour preuve, l’essentiel de son travail  universitaire et éditorial a concerné des poètes. En premier lieu, bien entendu, Jean Sénac. Hamid Nacer-Khodja a fait partie de cette génération au destin tragique dont le cours de la vie a oscillé  entre « Le mal de vivre » et « la volonté d’être » selon le grand Bachir Hadj-Ali. Faut-il les citer  tous? La liste est longue et pathétiques. Poètes trop tôt disparus. Assassinés pour certains, tel l’éveilleur, lui-même, Sénac ; Tahar Djaout, Youcef Sebti…. Et d’autres ravis précocement  à la vie par la maladie,  Ghaouti Faroun, Chakib Hamada, Hamid Skif, pour ne citer que ceux-là…
Hamid Nacer-Khodja en poète ? Je me permets d’extraire ce passage de la préface qu’il a eu l’obligeance de rédiger pour  mon ouvrage : « Diwan du jasmin meurtri », une nouvelle anthologie de la poésie algérienne  de graphie française (selon Sénac) à paraître  prochainement  à Chihab Editions.
Hélas, Hamid  ne sera pas là au moment de la parution/ de cet ouvrage qui lui doit beaucoup. Mais, consolation, il était au courant de sa prochaine parution et s’en réjouissait.


 Voici ce qu’il écrivait : ‘’Mais la poésie algérienne, témoin et conscience de la nation, n’est pas que circonstancielle et évènementielle. A proximité de chantres engagés ou non dans l’action, inféodés ou non à une idéologie, vivent des poètes du dedans aux idées et registres différents. D’errances oniriques en itinéraires personnels, entre sourdes confidences et moi hypertrophiés, avec une évidente clarté ou une grâce abstraite, ces auteurs inquiets ou sereins réalisent une radioscopie à la fois ombrageuse et solaire de l’Algérien. Journal de bord d’une patrie en mouvement, journal intime d’une identité d’homme, telle est la dualité porteuse de la poésie algérienne ‘’.
Voilà par sa voix la définition de la veine poétique à laquelle il se reconnaissait et se  rattachait. Une poésie loin du pathos et de l’illusion lyrique. Djamel Amrani , ce môle insubmersible de la poésie algérienne , l’avait très tôt compris : « Un voyage au-dedans où la parole se meut, où se partage une infusion de tendresse et d’espoir, rythmées par l’appel irrésistible de la lumière ». Au-dedans, le même mot sous la plume de Djamel Amrani et celle de Nacer Hamid-Khodja. A deux moments différents dans le temps.                           
Plus qu’une coïncidence, une préscience poétique. Quelle écriture quelle foi /Sinon fendue/ Quetzal/ Que je pleure ».
Abdelmadjid Kaouah

*Publié dans le quotidien national algérien Reporters , 21/09/2016




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Dur le flache
un cœur fléché.
Mémoire abrogée,
souvenirs en fagots
dans la houle des chenilles
l'envol d'un papillon.
Qui a fendu l'écorce?
Qui a gratté l'aubier?
Un pas pour le savoir
un autre pour oublier
et la forêt pour vertige.

Marc BONAN


*Dernier poème adressé à Hamid il y a deux ou trois mois.