jeudi 22 septembre 2016

ADIEU A HAMID NACER-KHODJA / ''POETE DU DEDANS''


HOMMAGE  A HAMID-NACER KHODJA


A la suite du décès subit de notre confrère, Abdelhak Bouattoura , Arezki Metref  ,  commentait, attristé,  la nouvelle par cette formule du poète  Robert Desnos "Le crépuscule tombe sur notre génération". On ne peut plus juste. Les poètes comme les journalistes disparaissent, souvent dans la plus complète discrétion.

Ce  matin, notre amie commune,  Odile Teste, qui suivait avec abnégation l’évolution de l’état de sante de Hamid Nacer-Khodja , m’informe qu’il nous a quittés vendre di soir, 23h30, à l’hôpital de Djelfa où il avait été à nouveau hospitalisé en cardiologie réanimation jeudi en fin d'après midi. «  Il m'a appelée hier à 13h37, il semblait mieux, apaisé,  l'arythmie était sous contrôle. Je  n'avais pas compris qu'il me (nous) disait adieu », écrit Odile Teste. En fait, Hamid faisait  stoïquement ses adieux car il semble qu’il a pu donner d’autres coups de fil à des amis. Hamid Nacer khodja avait été préalablement hospitalisé à l’hôpital de Hassi Bahbah dans l’après-midi  du 9 septembre   pour tenter 'enrayer la sévère anémie qui l'accablait ... D’après O.Teste il positivait,…Mais la maladie fut plus forte. A leurs amis, la nouvelle parvient comme la foudre. Voici que notre frère , l’universitaire, l’essayiste, l’écrivain, le poète, et l’homme le plus affable que l’on puisse connaître par les temps qui courent, Ses travaux sur la littérature et la poésie, sur Jean  Sénac (auquel il avait consacré une Thèse de Doctorat et ,notamment, un remarquable essai sur  sa relation à Camus, « Albert Camus –Jean Sénac ou le fils rebelle( Préface de Guy Dugas)), et, à tant d’autres  romanciers et poètes  dont la destinée fut liée à L’Algérie et au Maghreb, font date. Il signa la postface substantielle des Œuvres poétiques de Jean Sénac, rassemblant l’ensemble de ses quinze recueils poétiques  , (Actes/Sud, 1999, préface de René de Ceccaty) ), ouvrage aujourd’hui épuisé, [Rassemble l'ensemble des recueils publiés, soit quinze titres].

Dans les colonnes de la presse, Hamid Nacer-Khodja donna de pénétrantes chroniques littéraires . Et le magazine littéraire algérien,  L’Ivrescq , lui doit tant de dossiers  de qualité, réalisés par une volonté qui forçait l’admiration. Généreux , il donnait de son temps, de sa santé et de modestes rerevenus, ne craignant de prendre à ses frais  le taxi  de Djelfa à Alger pour assurer le suivi d’une article, la parution d’une préface généreusement dédiée. Né à Lakhdharia, ex- Palestro, il vécut et mourut dans le Pays profond, sur les Hauts-Plateaux ,à Djelfa,  en symbiose avec les petites gens, le petit peuple , dans  des exigences éthiques qui n’étaient plus de mode pour beaucoup ... Dans une vie antérieure,  il fut des premières promotions de l’ENA, où il côtoya de futurs ministres , voire des Premiers ministres de la République. Un temps, sous-préfet au champ, il détela, désenchanté  sous les coups de l’envie  et  des chausse- trappes bureaucratiques , préférant la traversée du désert au miroir aux alouettes… Celui qui consacra l’essentiel de ses efforts aux vers des autres négligea ou plutôt sacrifia,  les siens. Hamid Nacer-Khodja ne  publiera que de rares poèmes en revues et dans des anthologies au gré du temps et de la providence poétique. Pourtant  poète    révélé à 17 ans par Jean Sénac qui annonçait en 1971 son recueil, Après La main . Recueil qui ne paraîtra qu’en 2015  dans une originale  publication à deux voix, en bonne compagnie de « Bouche à oreille » de notre ami Marc Bonan. Et ce grâce aux bons soins des éditions Lazhari-Labter…
Que peut la parole ?
Dans sa course contre la maladie et la mort, H.Nacer-Khodja ,  nous a laissé « Jumeau », un ultime et  grave récit plein d’accents autobiographiques où se mêlent   humour, dérision et introspection sur fond de  discours social critique. Un récit( paru chez Marsa Editions, 2012) où plane l'ombre tutélaire de Jean Sénac, le « maître constant » . L’interrogation   « Que peut la parole » ? Cette interrogation était au cœur de son existence.

Hamid Nacer -Khodja rejoint  la farandole de ses frères poètes disparus dont les paroles continueront d’habiter les vivants.

Paix à son âme. Allah Yarhmou. Que la terre lui soit légère.

Abdelmadjid KAOUAH
HAMID NACER-KHODJA:
Poète du dedans
Par Abdelmadjid Kaouah

         C’est un  brillant chercheur universitaire, un essayiste talentueux que  vient de perdre   l’Algérie. Hamid Nacer-Khodja était  loin d’être un académicien compassé. Bien au contraire, dans ce monde universitaire, il pouvait paraître  parfois ‘’décalé’’.  Naturel et sans prétention. L’émotion suscitée par son décès a traversé la Méditerranée. Hommages et reconnaissance affluent pour lui reconnaître le statut de passeur de cultures vivifiant.  A l’exemple de  « Ce que nous nous devons à Hamid Nacer-Khodja », texte émouvant du Professeur Guy Dugas, son ancien  directeur de recherche pour sa Thèse d’Etat sur Jean Sénac.
Mais- au-delà des enceintes universitaires dont il fit ces vingt dernières années le théâtre de son esprit créatif - sans s’enfermer dans une tour d’ivoire- il faut sans doute revenir au point de départ de son aventure humaine. A savoir la poésie. Car poète il le fut dès 17 ans, comme un clin d’œil du destin à Rimbaud. Un poète devenu rare, au fil du temps et des avanies de l’édition de la poésie en Algérie. Et dire que Jean Sénac annonçait en 1971 son recueil     Après la main en 1971 ! Or, il faudra attendre 2015 pour qu’il  puisse sortir  enfin des limbes. Et ce, dans une publication à deux voix en compagnie  de son   ami Marc Bonan ( aux éditions Lazhari-Labter). Il était temps, avant le terme de son destin sur terre. En fait, non seulement Hamid Nacer-Khodja  était devenu un poète rare, il n’évoquait sa poésie qu’exceptionnellement. Comme si pudiquement, il voulait  tourner la page sur ses écrits de jeunesse. Dans le secret de son intimité, des gerbes de vers doivent attendre le lecteur . Car la vraie  passion de Nacer-Khodja est demeurée la poésie. Pour preuve, l’essentiel de son travail  universitaire et éditorial a concerné des poètes. En premier lieu, bien entendu, Jean Sénac. Hamid Nacer-Khodja a fait partie de cette génération au destin tragique dont le cours de la vie a oscillé  entre « Le mal de vivre » et « la volonté d’être » selon le grand Bachir Hadj-Ali. Faut-il les citer  tous? La liste est longue et pathétiques. Poètes trop tôt disparus. Assassinés pour certains, tel l’éveilleur, lui-même, Sénac ; Tahar Djaout, Youcef Sebti…. Et d’autres ravis précocement  à la vie par la maladie,  Ghaouti Faroun, Chakib Hamada, Hamid Skif, pour ne citer que ceux-là…
Hamid Nacer-Khodja en poète ? Je me permets d’extraire ce passage de la préface qu’il a eu l’obligeance de rédiger pour  mon ouvrage : « Diwan du jasmin meurtri », une nouvelle anthologie de la poésie algérienne  de graphie française (selon Sénac) à paraître  prochainement  à Chihab Editions.
Hélas, Hamid  ne sera pas là au moment de la parution de cet ouvrage qui lui doit beaucoup. Mais, consolation, il était au courant de sa prochaine parution et s’en réjouissait. Voici ce qu’il écrivait :

’Mais la poésie algérienne, témoin et conscience de la nation, n’est pas que circonstancielle et évènementielle. A proximité de chantres engagés ou non dans l’action, inféodés ou non à une idéologie, vivent des poètes du dedans aux idées et registres différents. D’errances oniriques en itinéraires personnels, entre sourdes confidences et moi hypertrophiés, avec une évidente clarté ou une grâce abstraite, ces auteurs inquiets ou sereins réalisent une radioscopie à la fois ombrageuse et solaire de l’Algérien. Journal de bord d’une patrie en mouvement, journal intime d’une identité d’homme, telle est la dualité porteuse de la poésie algérienne ‘’.
Voilà par sa voix la définition de la veine poétique à laquelle il se reconnaissait et se  rattachait. Une poésie loin du pathos et de l’illusion lyrique. Djamel Amrani , ce môle insubmersible de la poésie algérienne , l’avait très tôt compris : « Un voyage au-dedans où la parole se meut, où se partage une infusion de tendresse et d’espoir, rythmées par l’appel irrésistible de la lumière ». Au-dedans, le même mot sous la plume de Djamel Amrani et celle de Nacer Hamid-Khodja. A deux moments différents dans le temps.                            
Plus qu’une coïncidence, une préscience poétique. Quelle écriture quelle foi /Sinon fendue/ Quetzal/ Que je pleure ».

A.K.

mardi 13 septembre 2016

"Le roman que n'a pas écrit Naguib MAHFOUZ"

MEMOIRE
NAGUIB MAHFOUZ (1911-2006)
''Le roman que n’a pas écrit Naguib Mahfouz''






Il y a dix ans, le 30 août 2006, Naguib Mahfouz nous a quittés.
Pour mémoire une chronique publiée au début de ce qu'on appellera thawrah 25 yanāyir, révolution du 25 janvier 2011.L'occasion d'évoquer le cheminement littéraire de Naguib Mahfouz avec le regret d'avoir raté le grand roman qu'il aurait pu consacrer à la chute de Moubarek. Au même que pour ses prédécesseurs...Voici le texte de cette chronique telle qu'elle est parue à l'époque dans les colonnes de feu Djazaïr News...
Le roman que n’a pas écrit Naguib Mahfouz
Quel roman aurait écrit Naguib Mahfoud sur l’Egypte d’aujourd’hui s’il était encore de ce monde ? La question pour sembler saugrenue n’est pas illogique. Car il avait consacré précédemment au règne de chacun des deux prédécesseurs de Hosni Moubarak un roman. A Nasser : ‘’Karnak café », écrit en 1971 sous Sadate.
Naguib Mahfoud, avec son art de raconter une histoire, y solde ses comptes avec l’ère nassérienne. Marquée par une réelle ferveur révolutionnaire au début de son avènement, elle se dénature progressivement et se corrompt moralement de l’intérieur en laissant s’instaurer la suspicion, l’exclusion et la répression. Au prétexte qu’on ne doit parler que d’une seule voix car l’ennemi fait planer sa menace sur le pays. Il faut le dire, à l’époque, ce n’était de simples fantasmes.
Mais à grands renfort de discours triomphalistes, le régime devient aveugle idéologiquement et cruel bureaucratiquement en broyant ceux-là même qui croient en lui. Quand l’ennemi décidera de frapper, le régime s’écroulera, impuissant, victime de ses illusions et de son arbitraire. Sans phrases ronflantes, Mahfoud retrace le désenchantement d’un groupe de jeunes sincèrement idéalistes qui se retrouveront humiliés, trompés et désabusés par un manipulateur de la police politique Naguib Mahfoud dissèque dans « Karnak Café » les « maladies infantiles » du nassérisme qui ont conduit à sa défaite de Juin-67.


Mais le mythe de Nasser a survécu à son naufrage politique. Dans les manifestations populaires qui embrasent actuellement l’Egypte, il n’est pas étonnant de voir ça et là dans la foule ses portraits brandis. Si ses Moukhabarates n’étaient pas des tendres, Nasser n’avait jamais fait tirer sur son peuple ou l’affamer. Il avait incarné un rêve de liberté qui n’avait pas tenu toutes ses promesses. Il est mort cependant adulé par son peuple.
Ismaïl al-Cheikh, Zeinab Diyab et Helmi Hamada, les héros tragiques de ’’Karnak café’’ doivent être aujourd’hui à Maydène Ettahrir.
« Le jour de l’assassinat du leader », roman court, (ou plutôt une longue nouvelle écrit en 1989, sous Hosni Moubarak) raconte l’histoire d’une famille accablée par les conséquences de l’Infitah inauguré par le président Sadate.
L’Egypte eut pour ainsi dire, son 5-Octobre en 1978 avec « les émeutes du pain ». Et, on sait comment finit Sadate...
Naguib Mahfoud, excelle à décrire les affres du petit peuple. Il a campé des personnages si vrais qu’ils ont fini comme par servir de modèle aux vivants.
Après une parenthèse faite de récits métaphorique sur la revendication d’indépendance nationale au travers d’une plongée historique au temps des pharaons, Naguib Mahfoud, donna vie des œuvres moulées dans l’écriture réaliste, voire avec ,notamment, Le Nouveau Caire (1945), Le Passage des miracles (1947) et Vienne la nuit (1949) dans lesquels il a peint avec profondeur et couleur la composante sociale du Caire au début du XXe siècle.
Ils furent suivis en 1956-1957 par la fameuse Trilogie de mil cinq cent pages comprenant L'Impasse des deux palais, Le Palais des désirs et Le Jardin du passé. Dans cette vaste fresque historique il retrace le parcours de trois générations de la révolution nationale de 1919 à l’agonie de la monarchie. C’était la saga d’une famille, celle-ci bourgeoise cairote qui assiste à la disparition de l’Egypte traditionnelle et doit se prononcer face à des choix historiques cruciaux pour l'avenir de la nation.
En 1959, Naguib Mahfoud publia-en feuilleton dans les colonnes d’Al-Ahramh - Les fils de la Médina. L'ouvrage fut stigmatisé par Al Azhar...

Œuvre pharaonique que celle de Naguib Mafouz, tissée de correspondances entre fait littéraire et effets de l’histoire, l’osmose qu’elle peut atteindre parfois avec son présent et ses résonances dans le futur. Et bien que n’ayant rien d’un radical en politique et comblé d’honneurs, le vieil homme eut des principes et sut dire son fait au Prince restant fidèle aux plus humbles.
Le peuple égyptien, il faut lui rendre justice, a expérimenté, pour ainsi dire, en « leader », souvent à ses dépens, maintes percées et maintes mésaventures historiques : la lutte pour son indépendance nationale la « révolution de juillet », l’économie étatisée, la prépondérance de la classe militaire, les ravages des moukhabarates ; les guerres avec Israël, les défaites militaires, la « pax americana »…l’irruption de l’intégrisme, l’Infitah , (le mot arabe pour libéralisme) les dénationalisations, privatisations, les émeutes de la faim, les catastrophes naturelles et celles qui ne l’étaient guère, l’assassinat d’un président et la question cruciale succession de la démocratie et de la justice sociale et de l’alternance en république… Mais ne dit-on pas de l’Egypte qu’elle est la mère du monde, Oum Eddounia ?


Sur ses vieux jours, Naguib Mahfouz, à ce jour le seul Nobel de littérature dans le monde arabe à ce jour, fut lâchement agressé par un "illuminé". A sa mort, Moubarak lui fit des funérailles nationales.
Aujourd’hui le raïs Moubarak , vieilli, usé par l’exercice du pouvoir, est dans l’œil du cyclone, et on ne sait par quelle porte il sortira de l’actualité .
Naguib Mahfouz na’ pas écrit « L’automne du patriarche ». C’est son homologue du Nobel le Colombien Garcia Marquez qui l’a signé. Mais Naguib Mahfouz nous aurait sûrement étonnés par le roman que nous ne lirons pas.
Abdelmadjid KAOUAH

lundi 29 août 2016

Abdelmajid KAOUAH : Que pèse une vitre qu’on brise

 



Quarante ans de poésie dans un recueil



Profonds et lapidaires, hantés par le souvenir des compagnons assassinés ou traversés par les douleurs de l’exil, les poèmes du recueil Que pèse une vitre qu’on brise de Abdelmadjid Kaouah témoignent de plus de quarante ans d’écriture et de la place du poète dans l’histoire de la poésie algérienne francophone.
Ce recueil de 86 pages, paru aux éditions algériennes Arak, rassemble une quarantaine de textes, pour la plupart inédits, écrits par Abdelmadjid Kaouah entre 1972 et 2014, offrant aux lecteurs une occasion de découvrir ou de redécouvrir une verve poétique constante, marquée par des drames humains dans l’Algérie contemporaine. Présentés selon un ordre plus ou moins chronologique, ces textes portent également des hommages à d’autres poètes algériens comme Tahar Djaout, Youcef Sebti et Jean Sénac (tous trois assassinés), ou étrangers comme l'immense Mahmoud Darwish et le poète bosniaque Izet Sarajlic. Témoins de l’«être fraternel» du poète, comme l’écrit Djamel Amrani — autre grand poète algérien dont un article sur Kaouah est inséré au livre —, ces poèmes dédiés, parmi les plus poignants du recueil, replongent aussi les lecteurs dans l’horreur de la violence terroriste des années 1990. 
L’évocation de cette époque où «L’on arme la haine/ A coup de versets inversés» est différemment présentée par le poète, selon les textes : de strophes incantatoires et puissantes, énumérant des noms de victimes dans Maison livide (1994), elle devient une vision de «femmes en noir» posant des «talismans» pour conjurer le «règne de l’oubli». L’exil européen du poète après ces années de «folie» et d’«enfer» constitue un autre thème majeur du recueil que le poète explore avec autant de diversité. Dans Les portes de l’exil s’ouvrent à Blagnac, Kaouah s’interroge avec amertume : «Qu’est-ce qu’un aéroport ?», sinon un «Commerce de l’absence/ Une maison close puant de nostalgies», alors que dans d’autres, il convoque la figure mythique d’Ulysse. Cette référence récurrente au héros de L'Iliade renseigne également sur l’ancrage méditerranéen du poète, comme l’explique le sociologue espagnol Jordi Estivill dans l’avant-propos du recueil.
L’évocation de la mer est aussi présente lorsque qu'il s’agit pour Kaouah de parler de ses années de jeunesse dans sa ville natale de Aïn-Taya, une référence à la nature, très présente, surtout dans les plus vieux textes du recueil.
Accompagné de reproductions de tableaux du peintre Djamel Merbah, que pèse une vitre qu’on brise constitue un événement éditorial rare en Algérie où la poésie n'est quasiment plus publiée. 
Il se veut également, par sa qualité d’édition, un juste hommage à ce poète discret et peu cité dans les travaux sur la poésie. Né dans les années 1950 en Algérie et établi en France depuis les années 1990, Abdelmadjid Kaouah est l’auteur d’une vingtaine de recueils, parus en Algérie et en France. Egalement journaliste et chroniqueur littéraire, il a notamment dirigé Quand la nuit se brise, une des meilleures anthologies de la poésie algérienne francophone parue à ce jour.

Fodhil Belloul 




mercredi 17 août 2016

MESSAOUR BOULANOUAR 1933-2015 : Semeur de conscience



 ''Je vous écris de Sour El Ghozlane ''




Comment Messaour Boulanouar n’aurait-il pas écrit « La meilleure  force », la seule grande épopée de notre « libération », s’exclamait Jean Sénac. La Meilleure force  est un long poème de 7000  vers  qui forme, selon Tahar Djaout,  « une sorte de cosmogonie de la souffrance et de la revendication…le reflet de l’univers concentrationnaire et de l’horreur quotidienne où tout un peuple vivait ».
Messaour Boulanouar, surnommé « El Kheïr », est né en 1933, quelques années au lendemain du centenaire de la Conquête coloniale de l’Algérie. Il  a  donc grandi, vécu sa jeunesse sous la colonisation. 
Et  très tôt pris conscience de l’injustice qui était faite aux siens. Quelques  personnes et  des  lectures surtout ont ponctué son cheminement dans la vie et la création, telle la sœur de Maurice Audin   rencontrée à Sour el Ghozlane, (ex-Aumale), où elle enseignait en compagnie de son mari. Et il  eut pour condisciple la plus jeune. Il se souvenait que de temps à autre Maurice Audin faisait le voyage à Aumale.
Malgré le temps, l’âge, les épreuves, Messaour Boulanouar  pouvait encore réciter de mémoire les « récitations » apprises à l’école. Victor Hugo, il  le connaissait   mieux que certains chercheurs.   Il m’avait  confié  qu’il avait  été à la fois déçu et fasciné par Hugo.  Ce dernier n’était-il pas ainsi emblématique de tous ces écrivains du XIXe siècle qui avaient applaudi à la Conquête ? Tel son rival, Lamartine qui se déclarait « oriental » à tout jamais et cependant fervent soutien la conquête de l’Algérie… Mais Hugo a évolué, d’autres non…Il suffit de lire dans « Les Châtiments », le poème qu’il a consacré à  l’Emir Abdelkader.

A 17 ans, le futur auteur de « La meilleure force », pauvre et malade, interrompit ses études secondaires. Et  plus tard, il est éveillé très tôt au nationalisme, mortifié par les exactions de la puissance coloniale française et  édifié  sur  ses vaines promesses au lendemain de la seconde guerre mondiale : 8-mai 1945,élections à la  Naegelen soldées , notamment, dans la région de Sour El Ghozlane, à  Dechmiya , par la mort de plusieurs algériens .  Il fut aussi nourri   des poètes de la Résistance française et des camps de la seconde guerre mondiale - et dont il connaissait  encore par cœur certains poèmes comme il pouvait   réciter de mémoire du chir el melhoun à tous vents. N’est-il pas le petit-fils d’une poétesse du terroir. ? Il ne tarda pas à passer  au militantisme   actif,   connaîtra ainsi la prison de Serkadji entre 1956-1957.C’est  en  prison qu’il conçoit  dans sa tête « La meilleure force «  qui s’ouvre sur « J’écris   pour que la vie soit respectée par  tous ». 

  Premières années de l’indépendance.  Années d’enthousiasme après la guerre…
Messaour s’engage  dans l’action culturelle et poétique. L’église de Sour El devient un centre culturel. Jean Sénac  se déplace pour un récital mémorable. « La meilleure force »,  (comme «  Algérie, capitale Alger » d’Anna Gréki), ne connaîtra  pas une diffusion publique. Juste une recension  dans une édition d’Algérie-Républicain introuvable, parue   de la veille du  19-Juin… Messaour et Gréki seront voués à une inexplicable  réclusion en matière d’édition. Et « Dame- Sned » ne fera que l’aggraver. Seules les éditions L’Orycte à Sour El Ghozlane ouvriront des brèches dans cette situation par la publication de plusieurs plaquettes de qui sont devenues aujourd’hui des incunables… » : « Raisons de dire » (1976); Comme un feu de racines, (1977), « Sous peine de mort », (1981).
‘’J’écris une poésie d’un autre âge »,  s’obstinait  à répéter Boulanouar . Ce qui signifiait dans sa   en clair : ‘’Je n’écris pas pour me distraire ou distraire ». Et pourtant  s’entassaient   recueil sur recueil, indéfiniment repris sur le métier (sur sa  bonne vieille Japy), splendidement agencés et n’ayant déjà rien à envier à un ouvrage édité !  Et à faveur d’une commémoration du 1er Novembre, on se rappela de l’ancien Moudjahid et une somme de ses poèmes fut éditée à l’Anep.

Dans l’un de ses rares entretiens, en 1981,  il déclarait à feu Tahar Djaout : « La poésie se trouve en danger, dans ce pays même où la magie du verbe accompagnait partout le peuple dans son travail et dans ses fêtes : chansons de moissonneurs, chansons de la tonte des moutons, chansons du tissage de la laine, chansons de toutes les touiza ancrées au plus profond de notre paysannerie. ». Cri de vigie inquiète.   A-t-il  été entendu ? Le poète propose…Il se voulait avant tout  «  …semeur de conscience/ Au chant brûlé d’avance »

Les années 90 mortifères  vont  conduire  Messaour Boulanouar à sonder un autre malheur, cette fois- fratricide en « terre triste en l’espoir  où nous parlons de suie/ de mort sauvage en terre ignoble nuit de salpêtre ». Comment a- t-il-  résisté  au « long chagrin de fleur ternie de pierre amère » ? Par le poème ? C’est son secret.
 Il a  longtemps connu et  échanger avec Kateb Yacine et d’autres poète contemporains,  voyagé mais  n’as jamais quitté ta ville. C’est sa meilleure force. Sa vie  a été vouée à l’écriture poétique.  Loin de la capitale et de ses vernis, il  est  resté fidèle à sa ville natale où il a écrit l’essentiel de son œuvre. D’ailleurs, l’un de ses recueils s’intitule : « Je vous écris de Sour El Ghozlane ». Sour El Ghozlane , Le rempart des Gazelles où non loin se trouve le tombeau de Takfarinas en déshérence...
Adieu El-Kheir !

Abdelmadjid Kaouah
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Messaour BOULANOUAR,l'auteur de La Meilleure force ( Editions du Scorpion, 1963) l
 est décédé le 14 novembre 2015.