dimanche 28 juin 2009

PARUTION A LA LOUVE


Retour en Algérie - Amère saisonAbdelmadjid Kaouah
Broché
Paru le
: 18/05/2009
Editeur La Louve
Collection : Terre de mémoire
ISBN : 978-2-916488-23-3
EAN : 9782916488233
Nb. de pages : 92 pages
Dimensions : 12cm x 17,5cm x 0,8cm
Prix: 12 euros

C'est bien d'un voyage dont il s'agit.
D'une parenthèse. D'un retour nécessaire, même s'il n'a pas été définitif. En 1997, en août et septembre, puis en 2008, l'auteur est retourné dans le pays qu'il a dû quitter, contraint et forcé. Il raconte ces mois de retrouvailles, plongée douloureuse dans l'histoire récente de l'Algérie : celle d'une période de sang et de larmes, où l'intolérance multipliait les massacres. Alors, Abdelmadjid Kaouah prend sa plume d'homme engagé pour faire partager sa douleur et ses combats, pour dire son amour des autres, proches, frères humains.
Mais il sait troquer cette plume acérée pour celle, plus douce, de l'écrivain qu'il demeure, envers et contre tout : dès qu'il évoque les lieux et les paysages d'Algérie, depuis Alger vue du ciel jusqu'aux étranges gorges de la Chiffa, ses mots se font tendres, chargés d'images et de couleurs, au point que l'on se demande très vite comment tant d'horreur a pu naître devant tant de beauté. Et surtout, ce texte inspiré porte en filigrane, au long de ses pages, un message essentiel et d'apparence faussement banale : l'intolérance n'est d'aucun peuple.
l'humanisme et la fraternité non plus. L'espoir est vivant.

LE SUD AUTREMENT DIT












LE SUD AUTREMENT










Momo sur la Canebière

Momo sur la Canebière, à Marseille ? Un scénario qui aurait donné lieu à un feu d’artifice poétique (mais il faudrait lui adjoindre son complice Mohamed Zinet de l’impérissable : « Tahia ya Didou »). En tous cas, il a été rendu hommage à ses mânes. En cette fin de mai, marquée par les « ponts », et, sous un précoce soleil estival, sur le Vieux-Port, la poésie entre les deux rives était de la fête. Et comme de tradition à Marseille, la veine lyrique se conjugue toujours avec la convivialité. La poésie se donnait à voir, et surtout, à s’entendre sur la terrasse du « Caribou », un restaurant bien marseillais, comme son nom ne l’indique pas. On y célébrait deux revues riveraines, méditerranéennes par leur vocation : la « Revue des Archers », une publication littéraire semestrielle, placée sous le signe de Gebrane Khalil Gebrane. Elle est dirigée par Richard Martin, directeur du fameux théâtre Tousky, comédien et metteur en scène. Homme de culture, d’engagement et de liberté dont les propos ne souffrent pas d’ambigüité : « A l’heure où l’on essaie par tous les moyens de bâillonner l’esprit et de niveler l’art, il est plus que jamais urgent de réagir, de nous recentrer et de nous dresser contre tout ce qui tente de nous opprimer ».D’où l’impératif besoin du « souffle des poètes buissonniers et des littérateurs de l’impossible ».Qui d’autre que le poète se décline par excellence comme cet « escaladeur des cimes ». Il n’y en avait pas un mais une cohorte. Parmi laquelle se distinguait la haute silhouette du maître de cérémonie, pour ainsi dire, Yves Broussard aux côtés duquel se tenait Téric Boucebci, venu d’Alger au nom de la revue algérienne de « poésie contemporaine des deux rives 12X2. ». Le premier se définit comme « poète méditerranéen d’expression française», lauréat de prestigieux prix (Antonin Artaud, Apollinaire, Charles Vildrac et Lucian Blaga, de Roumanie). . Il a dirigé la prestigieuse revue SUD et assure aujourd’hui la direction Autre SUD. La Ville de Marseille un important hommage intitulé : « Habitant la terre, Yves Broussard, poète ». Car c’est avant tout , cela qu’il est parmi ses pairs, venus nombreux à ce jumelage poétique. Il y avait des visages familiers, amis de l’Algérie, tel Jean-Claude VILLAIN, d’autres n’ayant pu être présents, tel Jean-Claude XUREREB, natif d’Alger, intime compagnon du regretté Jamal Eddine Bencheikh. Tout faisant partie du sommaire des « Archers », un grand nombre de ces poètes étaient réunis avec des poètes algériens par les soins de Téric Boucebci et Abderrahmane Djelfaoui, initiateurs de « 12X2 » dans le cadre de la Fondation Mahfoud Boucebci. A notre connaissance, c’est la seule revue de poésie à exister aujourd’hui. Une véritable aventure qui joint la ténacité au défi poétique. On le sait que trop, la poésie ne fait pas bon ménage avec le marché. Même si l’image du couffin est inséparable de Himoud Brahim dit Momo objet avec le poète Jean Malrieu du double hommage introductif. Et pour rester dans la métaphore marine , citons ces propos d’Abderrahmane Djelfaoui dans son « envoi » : « Heureusement, les poètes , à l’instar des poissons et des oiseaux, comme des antiques et nouveaux passeurs et bateliers des cotes et des estuaires ont la particularité d’être mus par une patience naïve qui ressemble à celle des vagues… ». Et comme tentative, parmi tant d’autres, de définition de la poésie, retenons celle proposée par Téric Boucebci, poète méditerranéen dont l’inspiration principale est nourrie par les mythes et légendes : « Nous vivons au travers des multiples histoires racontées par les uns, vécues par les autres. Nous ménageons nos effets et soudain nous voilà pris d’une envie subite d’exister ou de faire exister, de nous faire exister, de nous brusquer dans nos langueurs de vie ».D’une rive l’autre. Qui fait l e premier pas ? La question est superflue. Alger, Marseille, deux ports. Dans un même mouvement on y embarque et on y débarque. C’est un peu le pari de ces poètes méditerranéens. A la rencontre de Marseille, les hôtes étaient nombreux. Citons les poètes de la rive nord de la méditerranée qui firent le voyage algérien : Gérard BLUA, Yves BROUSSARD, Gérard ENGELBACH, Daniel LEUWERS, Jacques LOVICHI, Bernard Mazo, Jean PONCET, Dominique SORRENTE, Fréderic Jacques TEMPLE, Jean-Max TIXIER, André UGHETTO, Jean-Claude XUEREB.
A mesure que l’orbe du soleil était englouti au large du Vieux-Port, les voix des poètes décochaient leurs « flèches vivantes », offrandes aux dieux de la poésie méditerranéenne. Ulysse s’était arrêté un moment à Massalia. Et cette exhortation d’Yves Broussard, résume la rencontre poétique entre les deux rives :
« Les oiseaux seuls
Tracent leur parcours
Sans souci d’origine
Ni de fin ».

Et déjà, nous confie Téric Boucebci, Alger s’apprête à accueillir la présentation de « 12X2 ». En un lieu plus qu’emblématique, La Librairie des Beaux-arts en péril. Mais ce qui n’entame en rien la détermination de l’ami Boussad Ouadi face « aux rapaces de la spéculation ». Entre les deux rives, un impératif commun : « s’ouvrir à ceux que le système abandonne en chemin au prétexte fallacieux qu’ils ne sont pas dans les modes et qu’ils ne filent pas dans la grisaille de l’air du temps », comme le dit à Marseille, le metteur en scène Richard martin. Méditerranée, passage des miracles après les saccages.
A.K.

dimanche 3 mai 2009

ANNNA GREKI JUSTE AU-DESSUS DU SILENCE




Ce fut une sorte de météore.
Humainement et littérairement parlant.
A chaque fois que l’on revisite ses textes et son parcours, une impression d’inépuisable ardeur fraîcheur retient le regard :

Je parle bas tout juste au-dessus du silence
Pour que même l'autre oreille n’entende pas
La terre dort à ciel ouvert et dans ma tête
se prolonge avec des rigueurs d'asphodèles
J'ai repeuplé quelques déserts beaucoup marché
Alors je gis dans ma fatigue et dans ma joie
Ces varechs jetés par les lames des étés


Celle qui clamait que « Le bonheur tombe dans le domaine public ».n’aura pas, hélas, longtemps vécu. Une œuvre brève réduit à deux recueils dont l’un est posthume et des publications en anthologie et dans la presse. Elle a tâté du journalisme mais c’est l’enseignement dont il fit sa profession. A l’instar de ses parents, instituteurs dans les Aurès à l’humanisme affirmé, Colette Grégoire, tel est son nom véritable est né en 1936 à Batna et a grandi à « Menaâ /Commune mixte Arris /Comme on dit dans la presse ».Elle s'est profondément investie dans le combat algérien : « Je ne sais plus qu’aimer la rage au cœur/ C’est ma manière/ d’avoir du cœur à revendre/ Dressés comme un roseau dans ma langue/ les cris de mes amis/ coupent la quiétude meurtrie/ Pour tous/ dans ma langue/ et dans tous les replis/ de la nuit luisante/ je ne sais plus qu’aimer/ au cœur qu’avec cette plaie »Son engagement lui a valu la prison de Barberousse, les camps, l’expulsion et l’exil à Tunis. C’est d’ailleurs là que paraîtra en 1963 son premier et dernier recueil paru de son vivant : « Algérie, Capitale Alger » (Collection « J’exige la parole », Ed. Pierre Jean Oswald). Texte original et traduction en arabe de Tahar Cheriaa. La préface était signée de Mostéfa Lachraf. Des poèmes d’exigence qui brillent par leur sincérité et leur accent autobiographiques. Sa passion politique- qui s’inscrivait dans l’utopie révolutionnaire marxiste allait de pair avec la passion amoureuse. Dans « Algérie, capitale Alger » ces deux thèmes constituent, avec l'évocation des paysages de son enfance, les ressorts de son inspiration lyrique.
Sa parole fondée sur "une lucide connaissance du mal" est porteuse d'un énergique optimisme qu'elle clame dans des vers à la facture classique et cependant novatrice. Dans cette poésie, la sensiblerie n'est pas de mise. Bien au contraire des accents violents se font entendre quand elle parle des "femmes fières d'avoir le ventre rouge / à force de remettre au monde leurs enfants". Nostalgie de l’enfance, des âpres paysages chaouias où elle a grandi, où ses racines plongent : "Tout ce qui me touche en ce monde jusqu'à l'âme / sort d'un massif peint en rose et blanc sur les cartes.

Elle meurt après l'indépendance, en hiver 1996, des suites d’un accouchement. Elle laisse un recueil posthume « Temps fort « (Présence Africaine, 1966) où l'on peut découvrir de nombreux poèmes qui traduisent le désenchantement et la déception au spectacle de l'arrivisme social et l’écart avec les idéaux proclamés durant « le combat algérien ». « Dans des pays des morceaux de moi font semence » a-t-elle aussi écrit.


On ne sème pas en vain.

Elle fait partie de ces éclaireurs de la fraternité humaine qui ont préservé les chances d’un dialogue d’avenir entre les deux rives de la Méditerranée.

Abdelmadjid Kaouah

ANACHRONIQUE RETOUR A DARWISH




Il est des poètes dont le deuil ne s’achève jamais.
On parle de la mort de Lorca comme si c’était hier.
Et l’idée de l’exhumer de la fosse de Viznar où il fut fusillé en compagnie de deux obscurs compagnons (une réédition profane de la passion christique grâce aux sinistres séides franquistes) pour être inhumé dans un mausolée à sa gloire, soulève dans l’Espagne d’aujourd’hui force controverse.
Mahmoud Darwish, la voix, le champion et le héraut du martyrologue du peuple palestinien, depuis sa disparition inattendue (et la mort est-elle jamais attendue pour n’importe quel homme) le 9 août dernier sur une tale d’opération chirurgicale américaine, Mahmoud Darwish repose sur une colline de Ramallah, face à Jérusalem. Et lui qui avait de son vivant récusé les ors et les maroquins d’une improbable Autorité palestinienne pour mener une vie e citoyen auprès des siens à Ramallah, surtout en durant le siége imposé par Israël en 2002, a vu ses mânes ointes tant par son peuple que par les officiels. Peut-on échapper à son destin, quand à 12 ans , on écrit en toute innocence à l’école de l’occupant israélien un poème dénonçant la Nakba, que l’on se fait tancer et menacer pour cela par un gouverneur militaire ? On ne peut vivre, aimer et mourir que dans la passion extrême des siens et des autres. Tel ce Joueur de dès, toujours jouant sur un volcan :

Qui suis-je pour vous direce que je vous dis ? Je ne suis pas la pierre façonnée par l’eau pour que je devienne visageni le roseau percé par le ventpour que je devienne flûte…Je suis le joueur de dés je gagne ou je perds Je suis votre pareil ou un peu moins…
Quelle modestie. Je reviens de Salon. Salon de Provence, citée passée à la postérité comme la ville natale et le tombeau, (en église, en travaux,)) du redoutable Nostradamus. Pour les plus jeunes, elle est connue pour accueillir l’intrépide Patrouille de France. Dans cette ville de 40. 000 âmes, la municipalité et la chevronnée Association Salon Culture, répondant à la suggestion de quelques admirateurs de oeuvres de Mahmoud Darwish, ont tenu à rendre à ce dernier fin novembre dernier. Votre serviteur y était pour introduire l’hommage et déclamer (avec quelle maladresse) pour la première fois en public quelques poèmes d Mahmoud Darwish. Devant une assistance qu’on pouvait considérer comme un succès d’estime pour les organisateurs (à l’instar de certains livres qui sans devenir des best-sellers obtiennent notoriété et estime). Et ce, avec la complicité d’un impeccable comédien, André Levêque, pour ne pas le nommer. Ainsi, l’espace d’une soirée Darwish fit de l’ombre à Nostradamus et autres curiosités de la ville (qu’une visité empressé permit de découvrir: hélas, un sabre de l’Emir Abdelkader exposé habituellement était à l’étude).Le Galiléen, M.Darwish, appréciait la région dont il était devenu au, fil des temps, grâce à Actes Sud et à Farouk Mardam Bey, le directeur de la collection Sindbad. Qui sait que Mahmoud Darwish fut, à sa manière, et dans les conditions historiques du drame de tout le peuple palestinien, une sorte de « sans-papiers », avant l’heure. En effet , il a frappé aux portes de la France vers les années 60. Les portes sont restées fermées lors de sa sortie d'Israël en 1968.Il a voulu y trouver refuge. Mais comme il était arabe et avait des papiers israéliens, sans indication de nationalité. On a trouvé cela bizarre et on l'a mis dans un avion retour. .. (Il n' y avait pas encore de charter à l’époque). Après le siège de Beyrouth, dans les années 80, elles se sont enfin ouvertes pour lui et ce fut le départ de Paris pour sa célébrité dans le monde. Il n'est pas resté ce poète reconnu seulement dans sa terre d'origine mais il y a conquis la célébrité et l'universalité. Il faut lire et relire l’émouvant et ardent Sarîr al-gharîba « Le Lit de l’Etrangère » (Actes Sud 2000, traduction de l’arabe par Elias Sanbar) Entre deux rives et mille exils. Reconnaissant, il confessa : «"Ce que je sais, c'est que Paris a été mon véritable lieu de naissance en tant que poète. Quand je fais un tri dans ma poésie, j'accorde une place particulière à ce que j'ai écrit à Paris, dans les années 1980et au-delà. C’est là que l'occasion m'a été offerte de méditer sur la patrie, le monde et les choses de la vie, et cela en maintenant une certaine distance, qui était lumineuse. On voit mieux de loin car on découvre le paysage dans son ensemble" (Entretiens sur la poésie, Actes Sud 2006).
Et de cette région solaire, il avait donné son récital testamentaire dans les arènes de la ville d'Arles avant de s'envoler vers son destin, son éternité de poète, décédant quelques semaines à peine, aux Amériques...
Michel de Nostradamus, dans ses célèbres prophéties, avait-il prédit ce destin ?
L’apothicaire et astrologue redouté de la reine Catherine Médicis , on le sait peu, était néanmoins poète.
A.K.

dimanche 22 février 2009

الطيب صالح TAYEB SALYH 1929 - 2009







Le romancier soudanais Tayeb Salih est décédé le 18 février 2009 à Londres où il vivait en exil. L'auteur de «Saison de la migration vers le Nord», un classique de la littérature arabe du XXe siècle, s'est éteint à l'âge de 80 ans.
Né en 1929 dans un village du nord du Soudan, Tayeb Salih a étudié au Royaume-Uni et travaillé pour le service arabe de la BBC ainsi qu'au siège de l'Unesco à Paris.
Paru à la fin des années 1960, «Saison de migration vers le Nord» avait été censuré . Des associations soudanaises avaient demandé à ce qu'il soit candidat pour le prix Nobel de littérature. «Saison de migration vers le Nord» avait été déclaré en 2001 «le roman arabe le plus important du XXe siècle» par l'Académie de la littérature arabe, établie à Damas.
Plusieurs de ses ouvrages sont disponibles chez Actes Sud: «Bandarchâh», «Les Noces de Zeyn et autres récits» et «Saison de la migration vers le Nord».

***
La dialectique de l'acculturation a donné à la littérature
arabo-africaine ses oeuvres les plus significatives.
Le plus souvent sous le signe de la tragédie
et de la fascination suicidaire. Perte de la terre, de
la langue de la mère pour une hypothétique émancipation,
en tout cas un douloureux et trouble accès
à la modernité. Davantage que certains traités savants, cette
problématique a été développée avec une puissance d'évocation
éloquente par le roman. Sur le mode didactique,
comme il sied dans toute oeuvre de formation à travers le
regard interrogatif de l'enfant, comme dans «L'aventure
ambiguë» de cheikh Hamidou Kane. L'ensemble porté par
une parole poétique toute en sobriété et ruisselant de spiritualité
et de dévotion à la nature. Publié en 1961,
«L'aventure ambiguë» est devenu un classique africain qui
n'a pas épuisé sa sève, tant il annonçait les profonds bouleversements
post-coloniaux. N'est-ce pas Pascal qui affirmait : «Je crains l'homme d'un
livre». Pris dans une acceptation d'ouverture, cet aphorisme
renvoie aux livres fondateurs. Et qui ont valeur d'oeuvre dans
leur singularité. Que l'auteur, par la suite ait écrit ou pas
d'autres titres non moins importants, il restera comme figé
dans un titre unique. De là peuvent découler bien des ambiguïtés
littéraires et philosophiques. A la charnière de deux
mondes, l'africain et l'arabe, le romancier soudanais de langue
arabe, Tayeb Salih occupe dans cette problématique de
la fascination-répulsion de l'Occident une place exemplaire.
Comme jamais auparavant dans la littérature arabe, il nous a
donné à la fois avec finesse et audace la mesure de la relation
ambivalente de la confrontation entre l'Occident et le
monde afro-musulman, entre le Nord et le Sud.
Son roman “Saison de la migration vers le Nord” (Mawssim
Alhidjra ila ashamal) publié en arabe en 1969 au Liban est
aujourd'hui une oeuvre emblématique que des épigones
moins inspirés imitent avec entrain mais guère de talent.
Ce qui était de l'ordre du dévoilement socratique dérive en exhibitionnisme
sous le regard insatiable de l'industrie littéraire…
Saison de la migration vers le Nord, traduit en plus de 20
langues, a été déclaré, en 2001' roman arabe le plus important
du XXe siècle par l'Académie arabe de Damas. De quoi
taquiner la Pyramide du roman égyptien…On sait que
l'Orient est bien compliqué, et la critique littéraire en procède.
Quelques lignes pour résumer la trame de ce roman.
Effendi, le narrateur du roman, après des études supérieures
à Londres rentre au Soudan servir son pays. Il va découvrir
un curieux paysan, Mustafa Saïd avec lequel il engagera
un dialogue qui par-delà les interrogations qui le taraudent
l'incite à restituer le destin de ce dernier. C'est un peu sa
propre histoire , sa quête identitaire que lui renvoie comme
un miroir implacable le fascinant Mustafa Saïd qui disparaîtra
dans les eaux du Nil laissant au narrateur la redoutable
recherche des morceaux épars de son parcours et la paix de
l'être. Enquête, quête, «Saison de la migration vers le
Nord», fiction littéraire se dédouble d'une complexe méditation
sur le déchirement de l'individu tenu par un lien ombilical
au clan, à la communauté d'origine et au lourd prix
qu'il doit en gage de l'affirmation de son individualité. Un
vieux proverbe (approximativement traduit) de chez nous
dit : «Celui qui danse sur les marches est nulle part».Ainsi
Tayeb Salih fait dire à son personnage : «Je me retournai à
droite puis à gauche : me voici parvenu à égale distance
entre le nord et le sud. Je ne pouvais ni avancer ni reculer».
Le livre a frappé les esprits, car il traitait de l'un des tabous
les plus assis (hyprocritement), l'interdit de la libre évocation
du sexe et de la sensualité dans les oeuvres artistiques.
A l'époque, ce fut une manière de coup de tonnerre.
D'autant plus qu'il traitait de la passion amoureuse tumultueuse
avec une Etrangère : «On rencontre en Europe fréquemment
ce genre de femme intrépide, gaie et curieuse de
tout. Et moi, j'étais un désert de soif, plein de désirs fous…Je
devins pour elle une créature primitive et nue de la jungle,
armée de flèches et l'arc à la main, guettant lions et éléphants
». (…) “Parfait : la curiosité changea en connivence
puis en compassion”. Dans un livre plus tardif,
Bandarchâch, Moheymid, après s'être essayé à devenir un
«effendi» retourne à son village natal, Wad Hamid lové dans
les méandres soudanaises du Nil. Il retrouve ses camarades
d'enfance vieillis et déjà habités par la nostalgie, et les vieillards
tels des enfants, privés d'action, ils ont fait de leurs
rêveries leur réel. Ici Tayeb Salih se penche sur le temps, la
géographie existentielle du Soudan, de ses origines multiples
et syncrétiques aux racines plongeant dans la nuit du
temps. Ainsi que l'irruption du modernisme clamé à coups
de slogans. C'est «la guerre… entre ce qui était et ce qui
allait être». Vers un monde meilleur ? «Il faut que tout change pour que tout reste comme avant», dit un personnage dans le «Guépard» du Prince de Lampedusa.
Le mondepost-colonial est riche en mystifications mues par la volonté
de puissance et de classe. On sait ce qu'il advient du pays
de Tayeb Salih qui vit en exil depuis des décennies.
Dernièrement, Tayeb Salih a publié un nouveau roman :
«Mensi, un homme rare à sa manière.»Gageons que ce personnage
a du génie à l'image de son auteur.
A.K.
*In Algérie News du 9 septembre 2008