dimanche 13 septembre 2009

CHRONIQUE DES 2 RIVES





Le gouffre aux signes
selon Mohammed DIB

Avec Les Terrasses d’Orsol (1985), Mohammed Dib a inauguré sa « Trilogie nordique » qui comptera : Le sommeil d’Eve (1989) et Neiges de marbre (1990), publiée chez Sindbad.
Durant la lutte de libération nationale, il avait donné sa Trilogie réaliste, Algérie. Au lendemain de l’indépendance, le romancier rompt avec la narration réaliste et l’effet de réel avec « Cours sur la rive sauvage » (Seuil, 1964). Les Terrasses d’Orsol balisent des rivages encore plus étendues dédiées à l’onirisme et au mythe.
« Mes images mentales sont élaborées à travers l'arabe parlé, qui est ma langue maternelle. Mais cet héritage appartient à un fond mythique commun. Le français peut être considéré comme une langue extérieure - bien que c'est en français que j'ai appris à lire -, mais j'ai créé ma langue d'écrivain à l'intérieur de la langue apprise... Je garde ainsi la distance ironique qui facilite l'investigation sans passion. «, a –t-il confié quelques temps avant sa mort au supplément littéraire, "Le Monde des livres"(21 février 2003).
A première vue, la trame du roman ne semble pas complexe. Eid, un ancien universitaire, au sortir d’une convalescence, est désigné par les autorités d son pays pour une mission officieuse : s’installer à Jarbher, métropole lointaine. Il doit expédier divers rapports relatifs à des domaines en négociation avec son pays. Eid, le personnage principal en même temps que narrateur, découvre un monde où matière et sentiments sont en parfaite symbiose. Abondance des produits, splendeur de l’architecture, élégance des hôtes participent à donner l’impression du « meilleur des mondes », une sorte d’âge d’or qui émerveille le « chargé de mission ». Ainsi Jarbher ignore les dissensions et les turbulences qui sont le lot d’autres communautés. Mais, à la faveur d’une incursion inopinée, l’apparent équilibre est ébranlé et Eid se retrouve précipité dans une insoutenable torture mentale. Il découvre dans un gouffre de l’océan d’étranges créatures indescriptibles. Des sortes de sauriens au comportement presque humain. Cette découverte fascine le narrateur et détermine son comportement. En quête d’une explication, il bute contre un mur du silence. Au-dessus du gouffre, les Jaberhois vaquent dans une indifférence coupable à leurs occupations. A la fin du récit, l’objet des inquiétudes s’estompe. Il n’aura été qu’un révélateur qui lui a permis d’amorcer une quête. A l’instar de la maladie imaginaire dont il se croyait frappé, le gouffre n’est en fait qu’une sorte de miroir renversé où il lit le rêve de la vie qu’il lui reste à mener. Le réveil sera d’autant douloureux qu’il lui réserve une série d’épreuves, les unes aussi insolites que les autres n’ayant en apparence aucune cohérence entre elle. La traversée initiatique sera ponctuée, à chaque étape, par une voix hors cham, sorte de double omniscient du narrateur et qui finira par envahir le texte. Quête de soi, effroi de l’âge -le narrateur a atteint la cinquantaine, déboires conjugaux, Eid est séparé de sa femme et sa fille le fuit, dérision de la carrière, détresse de la solitude et vertige de l’exil…Autant de soucis parfois tragiques propres à la condition de l’individu. Mais qu’on ne peut retrancher du destin collectif. Les protagonistes du roman sont tous en quête de leur identité, de leur vérité, Eid en tête, se confrontant à « l’innommable » et doivent payer le prix du secret à peine affleuré : « ratonnade » de Eid, tentative de suicide de Talilo. Et le gouffre propitiatoire ? « Le bonheur d’un homme c’est un autre homme qui l’assure et qui l’acquitte », peut-on lire dans « Les terrasses d’Orsol ». Le roman n’exclut pas l’allégorie, il brasse nombre de motifs qu’il dispose comme une mosaïque polyphonique, ouverte à diverses lectures virtuelles. Il baigne aussi dans l’onirisme soutenu par un savant jeu des ricochets et des correspondances .Le danger est donc de succomber à une lecture réductrice. Mais si ludique soit-elle une œuvre d’art n’échappe à la dure empreinte du réel. Talilo nous met en garde ironiquement contre « cette fameuse théorie de l’exploitation de l’homme ».
Il est tout aussi légitime d’affirmer que Les Terrasses d’Orsol traite du simulacre et des pouvoirs de la parole (et Dib n’est-il pas poète avant tout ?) que de rechercher des « allusions avec une situation personnelle comme à une situation politique ou sociale plus générale » qui peuvent de toute évidence être lues » dans son roman, écrit Charles Bonn (Lecture présente de Mohammed Dib, Enal, 1987). Mais sa conclusion est que « l'essentiel de la signification du roman n'est probablement pas là ». Eid, ce « héros » sans grande bravoure, hormis le courage de poser des questions dérangeantes pour son entourage est seul à avoir des « visions » infernales, à entendre des « voix » dans la nuit figure les déchirements d’un transfuge en prise avec l’inanité des apparences et des positions acquises, tel un petit-bourgeois ébranlé qui « ne savait pas ce qu’il cherchait mais il savait ce qu’il avait trouvé. Il le savait mais n’osait pas se l’avouer dans le secret de son cœur , n’osait pas se le dire en conscience ».Entre nostalgie de son Orsol natal, « fondu ainsi que neige au soleil … si les journaux ne consacraient de temps à autre deux lignes à son pays… ». C’est par le renoncement et le supplice-rêvé ou vécu ailleurs- son identité réelle et son véritable nom. C’est par Aëlle la femme-oiseau que sa transfiguration est scellée, enfin revenu des labyrinthes. Fin des temps ou signes précurseurs. Des paroles obscures, heurtées l’assaillent et s’énoncent dans un redoutable cérémonial de la Parole révélée : « Par les cavales haletantes, par les cavales bondissantes, par les cavales…du matin…et les empreintes de leurs sabots…en vérité l’homme est ingrat envers…il en porte témoignage…il ne sait pas qu’à l’heure où les tombes vomiront leurs entrailles et les cœurs leurs secrets… ». ».
A la sortie du roman, nous n’hésitions pas à mettre l’accent sur la fable sociale qui y était véhiculée en filigrane. La fameuse fosse du roman symbolisait l’envers tragique de la civilisation technologique. Les Harragas n’étaient pas encore nés, les Sans-papiers n’étaient pas encore défendus par des stars et le monde était tiers plutôt que quart…La crise économique n’était pas encore mondiale, poussant des ouvriers licenciés à menacer de faire exploser leur usine. Depuis La Grande maison, et bien avant, M. Dib n’a cessé de se poser cette question de bon sens : « On se demande pourquoi ce sont toujours les mêmes qui payent ? ». On sait vers qui penche sa compassion.

Abdelmadjid Kaouah

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