samedi 30 août 2008

GRAND ENTRETIEN : Maïssa BEY




Maïssa BEY
Sous le jasmin la nuit
Alger/La Tour-d’Aigues,
Éditions de Barzakh/
Éditions de l’Aube, 2004,



C’est avec une sereine détermination
que Maïssa Bey, romancière
algérienne révélée dans les
années 90, poursuit son travail
de décryptage de la société algérienne
contemporaine. En familière
des récits brefs, elle nous
donne à lire un nouveau recueil
de nouvelles composé de onze
textes dont l’un, « Sous le jasmin
la nuit », donne le titre générique
à l’ensemble. Maïssa Bey nous
invite à une plongée multiforme
dans les tréfonds d’un monde à
la fois hanté par le fantasme et
soumis au carcan de la tradition
dans les menus gestes de la vie
quotidienne. Si la romancière
s’applique sans grandiloquence
à étaler et déchiffrer les contradictions
d’une collectivité aux
diverses facettes, elle ne néglige
pas de dessiner avec finesse les
contours et les visages de destinées
individuelles. Dans un univers
où « le soleil… est féminin »,
la puissance reste l’apanage de
l’homme. Épouse (comme dans «
Sous le jasmin la nuit »), mère
(« En ce dernier matin ») ou
jeunes adolescentes saisies par le
rêve et en quête d’avenir, la
femme est toujours en décalage,
au bord du naufrage même si,
au fond, elle reste la véritable dispensatrice
de la force et de
l’équilibre. Mais dans une société
pétrie de surdité, le cri de la
femme est voué au royaume du
silence, au mieux au louvoiement
et aux postures de la dissimulation.
« Elle patauge elle bute
tombe se relève s’accroche aux
buissons de ronces recouverts de
neige elle tremble elle appelle elle
n’entend que l’écho de ce long
hurlement qui sort d’elle et se
fracasse contre nos silences. »
(p. 18). Et les plus belles rébellions
féminines contre l’ordre
masculin peuvent se conclure en
vagues écumeuses mais impuissantes
: « Et les colères qu’on ne
sait plus exprimer viennent
mourir à nos pieds, en gros
bouillons, avant même d’avoir
eu le temps de prendre forme. »
(p. 95). Le rêve comme le quotidien
s’ouvrent et se définissent
par une formule qui culmine à
l’absurde : « Nonpourquoiparceque
» (titre de l’une des nouvelles).
Plus qu’un dogme, c’est
une alchimie de la renonciation
et de l’aliénation sociale qui
rend stérile le dialogue entre
générations. Faut-il pour autant
croire que la fatalité est le maître
mot de l’univers algérien ? Au
plus profond de l’horreur, le
combat pour la dignité est de
l’ordre du possible comme dans
« Nuit et silence » qui restitue la
tragédie des femmes kidnappées,
violées et enceintes durant
les années les plus horribles du
terrorisme intégriste. « Le
fardeau de la femme » confond
le crime et la faute. C’est pour
cela que la société fermera ses
portes à la victime de ses
propres turpitudes. Elle peut
souffrir le crime mais pas le
déshonneur !
C’est dire que Maïssa Bey est
loin des pétitions de principe de
suffragettes de bonne volonté.
Car devant tant d’horreur, le
« nom de Dieu » résonne dans un
étrange vide. Parfois, le seul
recours est la fuite dans le
surnaturel à l’instar du récit
« Main de femme à la fenêtre »
qui met en scène un épisode
des tragiques inondations de
novembre 2001 à Alger.
«… Toute la ville a résonné des
appels à la prière pour la pluie.
Partout, dans toutes les mosquées
du pays, on a imploré le ciel…
La tentation de l’irrationnel
devient de plus en plus forte. On
dirait que tout se détraque, irrémédiablement.
C’est dans le
coeur des hommes qu’il faut
chercher les vraies raisons de la
sécheresse qui sévit depuis tant
d’années sur le pays. » (p. 129)
Deux autres nouvelles traitent
de la colonisation sous deux
angles différents. L’une, assurément
autobiographique (développée
dans Entendez-vous
dans les montagnes, Éditions
de l’Aube, 2002). La seconde
donne à voir les derniers soubresauts
de la guerre d’Algérie
par les yeux d’une jeune
pied-noir. Dans les deux cas,
avec sa générosité coutumière,
Maïssa Bey administre aux sceptiques
des deux rives de la Méditerranée
une belle leçon
d’humanisme.
L’ensemble du recueil ne
souffre ni de pesantes démonstrations
ni d’emphase. Elle
excelle, comme le notait Christiane
Achour1, à traquer « les nondits,
les contraintes et les hypocrisies
pour faire entendre le cri
de présences au monde ».
Maïssa Bey avec ce nouveau
recueil de nouvelles atteste une
fois de plus que la sobriété
dans l’écriture est sa marque
d’élégance.
Abdelmadjid KAOUAH


Note:
1. « Écrire en Algérie – Maïssa Bey, sept années de création », in Notre Librairie, n° 150, avril-juin 2003.




Maïssa Bey : la parole
conquise (*)
Propos recueillis
par Abdelmajid Kaouah


Abdelmajid KAOUAH :
Maissa Bey, vous faites partie de ces nouveaux
écrivains algériens qui se sont affirmés dans
les années 90, au coeur d’une décennie
tragique. Dans ces conditions, la frontière
entre l’acte littéraire créatif et le témoignage
sociologique n’était-elle pas ténue ?
Maïssa BEY :
En prenant, dans mes deux premiers livres, le
risque d’écrire sur la réalité de ce que nous
vivions dans ces années-là et non pas
simplement de décrire la réalité, je savais que
la réception de mes textes pouvait donner lieu
à des interprétations diverses sur ce qui me
poussait à écrire. Et effectivement, certains n’y
ont vu que le désir de témoigner, une sorte de
devoir de mémoire que je me serais assigné.
Cet ancrage dans le quotidien, dans ce qu’il
avait de terrible et d’insupportable pour nous,
je l’ai voulu, parce qu’il m’était impossible de
faire autrement. Je n’avais pas d’autre moyen
d’affronter cette réalité, et si je l’ai fait par le
biais de la fiction – puisque mes personnages
n’étaient pas « réels », au sens que l’on accorde
généralement à ce mot – c’est parce que,
justement, je ne me sentais pas en mesure de
faire un témoignage sociologique, et encore
moins d’analyser avec le détachement et
l’objectivité nécessaires à ce type d’écrit, la
situation à laquelle nous étions confrontés.
Abdelmajid KAOUAH :
Vous dites dans un entretien : « C’est grâce à
cet équilibre précaire entre le désir de dire et
la tentation du silence que je peux exister. »
Est-ce la conséquence de votre double
condition d’écrivain et de femme dans une
société pétrie de dissimulation et rétive à
l’introspection ?
Maïssa BEY :
Tahar Ben Djelloun écrit dans Harrouda1 : « Il
fallait dire la parole dans (à) une société qui ne
veut pas l’entendre, nie son existence quand
c’est une femme qui ose la prendre… la parole
est déjà une prise de position dans une société
qui la refuse à la femme […] la prise de la
parole, l’initiative du discours, même si elle est
provoquée, est un manifeste politique, une réelle
contestation de l’immuable. » Très jeune, j’ai pris
conscience que j’étais femme, dans un pays où
les femmes n’ont aucun pouvoir de décision,
aucune possibilité d’agir sur leur vie pour en
changer le cours. La seule chose qui m’était
donnée, sans discussion, c’était la possibilité de
faire des études. Et là aussi, j’ai très vite pris
conscience qu’il n’y avait pas d’autre voie si je
ne voulais pas subir le sort de celles qui
m’avaient précédée. J’ai pu étudier sans aucune
difficulté. J’ai eu cette chance.
Si je me place d’un point de vue purement
social – je parle de la société dans laquelle je
vis, avec le poids des traditions et des interdits
qui ne sont pas formulés explicitement –, je
suis dans une situation de transgression. Parce
que j’occupe un espace d’habitude réservé aux
hommes, et que prendre la parole en public,
même si c’est par le biais de l’écriture, c’est
transgresser le devoir de réserve qui est le
nôtre, à nous femmes… C’est en ce sens que je
peux dire que mon écriture est un engagement.
Contre le silence. Contre tous les silences, les
silences imposés par une société qui croit de
cette façonse préserver du regard et du
jugement des autres.
Abdelmajid KAOUAH :
Depuis votre première oeuvre, Au
commencement était la mer 2, vous vous
consacrez aux « destins avortés », aux petites
gens, aux laissés-pour-compte dans une écriture
à la fois sobre et décalée. Si la poésie n’y est pas
absente, l’ironie l’imprègne largement. Est-ce à
dire que pour vous l’humour reste la réponse la
moins désespérée aux avanies de l’histoire ?

Maïssa Bey: Il est vrai que dans certains textes, dans
certaines nouvelles, j’ai usé de ce droit
fondamental, à mon sens, de manier
l’humour, et ce, malgré la dureté du propos.
Non pas gratuitement, mais surtout pour
tenter d’aller au-delà de la dimension tragique
des événements qui jalonnent une vie. Je
pense qu’on établit ainsi une sorte de
connivence avec le lecteur, qu’on lui donne
ainsi l’occasion de retrouver la dimension «
tolérable » ou plus exactement humaine
présente en chacun de nous, même dans les
circonstances les plus difficiles. « Le rire est le
propre de l’homme » ? De plus, pour qui
connaît la société algérienne, et plus
particulièrement la jeunesse algérienne, ici, la
dérision est une forme très courante de
réaction face au désespoir. Pendant les années
les plus dures du terrorisme, les blagues qui
circulaient un peu partout en Algérie ne
portaient que sur le terrorisme précisément
(sur les faux barrages et autres).
Abdelmajid KAOUAH :
Dans Cette fille-là3 et plus encore dans votre
dernier recueil de nouvelles, Sous le jasmin la
nuit4, vos héroïnes sont des femmes en quête
d’identité et de liberté. Peut-on dire que Maïssa
Bey est avant tout une écrivaine féministe ?
Maïssa BEY :
J’ai parlé d’engagement plus haut. Si dire ce
qui est, donner aux femmes la possibilité de
se reconnaître dans les personnages que je
crée, si se poser des questions et mettre des
mots sur leur désir d’être, c’est être féministe,
alors oui, je suis féministe. Je peux
simplement affirmer que mon écriture est née
du désir de redevenir sujet, de remettre en
cause, frontalement, toutes les visions d’un
monde fait par et pour les hommes, de
découvrir et éclairer autrement ce que l’on
croyait connaître. J’ai envie de dire les exils
quotidiens, insidieux, destructeurs vécus par
les femmes. Je veux les sortir des réserves
dans lesquelles l’imaginaire masculin en mal
d’exotisme ou de nostalgie les a parquées, des
harems, des gynécées et autres lieux
domestiques pleins de mystères. Lieux
féminins longuement décrits par les écrivains :
les patios, centres des maisons repliées sur
elles-mêmes, et les hammams. Recréant peutêtre
à leur insu le ventre maternel humide,
obscur, chaud et protecteur. Parfois les
terrasses ou quelque balcon pour mettre en
jeu le regard de l’autre…
Abdelmajid KAOUAH :
Dans cette optique, aussi étincelantes qu’elles
furent, les oeuvres signées par des Algériennes
sont restées longtemps rares. Kateb Yacine
disait qu’une parole de femme valait son
pesant de poudre… Aujourd’hui le champ
de l’écriture féminine a pris de l’ampleur.
Quel regard portez-vous sur lui ?
Maïssa BEY :Parler d’écriture féminine peut
aller dans le sens d’une approche
traditionnelle et souvent contestée par les
femmes elles-mêmes, qui inscrit la littérature
féminine dans un espace réduit, différent et
ayant ses propres caractéristiques. Et donc,
dans cette perspective, dans le sens d’une
exclusion.
Ce choix est délibéré. Il existe une écriture
féminine, dont on parle si peu ou parfois du
bout des lèvres, et elle peine à se frayer un
chemin à travers les mots des hommes.
Ainsi, longtemps les femmes ont été confinées
dans la pratique culturelle de l’oralité.
Expression « du dedans » par opposition à
l’écriture qui est « du dehors », puisque
publiée, publique. L’imprégnation et la
mémorisation de la tradition orale, et donc la
transmission des valeurs féminines
archétypales, s’opéraient essentiellement par
les récits de la mère, de la grand-mère et des
proches parentes. De manière à reproduire,
sans les trahir, les modèles culturels d’une
civilisation qu’il importe avant tout de
préserver et de ne pas remettre en cause.
Chaîne reconnue, encensée, des conteuses
qui, dans l’ombre des patios, dans la
complicité de la nuit et des yeux qui se
ferment, racontent des histoires d’un autre
temps. Mais conter, c’est dire la parole des
autres, c’est s’effacer derrière les mots des
autres. C’est seulement cela. Avec la prise de
parole, ou ce qu’Hélène Cixous nomme
« la venue à l’écriture », une autre femme naît
qui refuse les représentations que d’autres ont
ou ont données d’elle. Et qui l’ont aliénée
depuis des millénaires. Ainsi, trop longtemps
porteuses de la mémoire et de la parole des
autres, les femmes entrées en écriture osent
enfin se dire, transgressant délibérément
l’ordre établi qui voudrait que leurs voix ne
soient que murmures dans le silence de
maisons fermées. Elles posent sur le monde
un autre regard, un regard différent, à la fois
lucide et passionné, lourd des silences subis,
parfois choisis, et des violences traversées. La
parole de femme est souvent une parole
arrachée aux autres, conquise, mais en même
temps arrachée de soi, car elle implique une
3. Cette fille-là, Villegly, L’encre bleue , 2003, coll. Pleine page.
4. Sous le jasmin la nuit, Alger/La Tour-d’Aigues, Éditions Barzakh/Éditions de l’Aube, 2004.
© Notre Librairie. Revue des littératures du Sud.
N° 155 - 156. Identités littéraires. juillet - décembre 2004
mise à nu, un dévoilement, même si, par les
détours de la fiction, le « je » de l’être avance
masqué. Peu importe qu’elle soit faite de
balbutiements parfois maladroits, de cris à
peine audibles ou teintée de cette raucité qui
étreint la voix après de trop longs silences,
elle est là, elle existe, même si beaucoup ne la
perçoivent que dans une perspective de
confrontation. Car, pour bien des hommes
aujourd’hui la littérature féminine ne
s’exprime pas en termes d’affirmation ou de
création mais de réponse et de ressentiment.
Abdelmajid KAOUAH :
Pendant des décennies, le recours à la langue
française fut controversé. Les écrivains
algériens eux-mêmes furent partagés : Malek
Haddad se sentait en exil dans la langue
française tandis que Kateb Yacine considérait
qu’elle était un butin de guerre. Comment,
aujourd’hui, vivez-vous cette problématique ?
Pensez-vous qu’elle soit encore de saison ?
Maïssa BEY :
Déjà, le terme « problématique » me semble
étranger. Je ne comprends pas l’acharnement
actuel de certains zélateurs qui voudraient
effacer tout un pan de notre histoire. Je n’ai
pas de problème avec la langue française.
Parce qu’elle fait partie de mon histoire
personnelle. Je suis née sur un territoire qui,
au moment de ma naissance et pendant mon
enfance, était considéré comme français. J’ai
donc appris tout naturellement le français,
encouragée par mon père, instituteur, qui a
été l’un des premiers Algériens à s’engager
pendant la guerre d’indépendance. Il a
disparu, tué par ceux-là mêmes dont il
enseignait la langue. C’est lui qui m’a appris à
lire, à écrire en français. Et puis, plus tard, j’ai
découvert la littérature française. Et je pourrais
donc dire, comme Boudjedra, que « je n’ai pas
choisi le français, c’est lui qui m’a choisi ». Je
ne me sens pas concernée par toutes les
polémiques sur la langue, dans la mesure où
ce qui est important pour moi aujourd’hui
c’est de dire ce que j’ai envie de dire. Et tout
le reste n’est que… vaines rodomontades.
Abdelmajid KAOUAH :
En dépit des dangers, vous êtes restée en
Algérie où vous élaborez votre oeuvre. Est-ce
parce que c’est là où s’enracine votre parole,
là où peut s’épanouir votre écriture ?
Maïssa BEY :
Bien sûr, comme des milliers d’Algériennes et
d’Algériens, j’ai eu, à une certaine période, le
désir de partir, de ne pas avoir à affronter
chaque jour ma peur, de fuir l’horreur
quotidienne et la terreur. Si je ne l’ai pas fait
c’est peut-être parce que j’ai pu, jusqu’au
bout, préserver l’anonymat que je m’étais
imposé. C’est aussi parce que je suis
profondément et incurablement attachée à
tout ce que j’ai construit ici. Je ne crois pas
pour autant qu’il m’est nécessaire d’être là
pour continuer à écrire. Il y a bien sûr la
présence de tout ce qui me nourrit, les
parfums, les rencontres, les voix, la beauté de
certains soirs d’été, la lumière sur la terrasse
de ma maison, les cris et les rires des enfants
qui sortent de l’école à côté, l’accent
inimitable du marchand ambulant qui passe
chaque matin sous mes fenêtres, mais tout
cela est inscrit en moi. Et puis, tout ce que
m’ont donné toutes les femmes qui ont
partagé quelques instants avec moi, leurs
mots, leurs silences… c’est tout cela que je
porte en moi.
Abdelmajid KAOUAH :
L’errance, l’exil, l’ailleurs et l’ambiguïté
culturelle ont été des thèmes incontournables
de la littérature maghrébine. À la différence de
certains de ses prédécesseurs, la nouvelle
génération d’écrivains maghrébins dont vous
faites partie ne semble pas cultiver le
déchirement ou la mauvaise conscience.
Est-ce l’effet d’une mémoire enfin apaisée entre
les deux rives de la Méditerranée ?
Maïssa BEY :
Je pense sincèrement que pour que l’écriture
soit, il ne faut pas de préméditation. Je ne me
situe pas dans une mouvance, un courant,
une génération. J’écris à partir de ce qui me
touche, de ce qui me concerne, de ce
qui me pose question et provoque en moi un
désir d’aller au-delà. L’écriture n’est ni
ressassement des frustrations, ni revendication
d’une mémoire. S’interroger sur son identité,
sur son histoire, sur sa terre natale, sur son
rapport à l’Autre et à l’ailleurs est légitime.
C’est aussi et surtout une démarche
universelle. Une quête sans fin. Tant mieux ou
tant pis pour ceux qui pensent trouver des
réponses. Pour ma part, je me défie des
certitudes. Je préfère tout simplement penser
la littérature comme un point de convergence
où se retrouveraient et se reconnaîtraient tous
ceux qui tentent de rejoindre l’humain en
l’homme.
Propos recueillis par
Abdelmajid KAOUAH

Notes
1. Harrouda, Tahar Ben Djelloun (ou Jelloun), Paris, Gallimard, 1981, coll. Folio. Première édition : 1987.
2. Au commencement était la mer, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2003.
3. Cette fille-là, Villegly, L’encre bleue , 2003, coll. Pleine page.

4. Sous le jasmin la nuit, Alger/La Tour-d’Aigues, Éditions Barzakh/Éditions de l’Aube, 2004


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N° 155 - 156. Identités littéraires. juillet - décembre 2004

mercredi 13 août 2008

BREYTEN BREYTENBACH & MAHMOUD DARWISH




"L'honneur d'avoir connu Mahmoud Darwich"

Je viens d’apprendre la terrible nouvelle : Mahmoud Darwich n’est plus. Comme beaucoup parmi vous, je suis sûr que l’angoisse et la douleur causées par cette disparition sont insupportables.
Il y a seulement quelques semaines, certains d’entre nous avons eu le privilège de l’entendre lire ses poèmes dans l’amphithéâtre d’Arles. Le soleil se couchait, un vent silencieux soufflait dans les arbres et des voix d’enfants qui jouaient dans les rues voisines venaient jusqu’à nous.
Pendant plusieurs heures, assis sur d’antiques sièges de pierre, nous sommes restés fascinés par la profondeur et la beauté de sa poésie. Parlait-elle de la Palestine ? Parlait-elle de son peuple agonisant, du ciel qui s’obscurcissait, des relations intimes avec ceux de l’autre côté du mur, « soldat » et « invité », exil et amour, le retour vers ce qui n’est plus, le souvenir des vergers, les rêves de liberté ?…
Oui, comme un courant profond tous ces thèmes étaient là et nourrissaient constamment ses vers ; mais sa poésie parlait aussi d’olives et de figues, d’un cheval sur l’horizon, du contact d’un tissu, du mystère de la couleur d’une fleur, des yeux d’une femme aimée, de l’imagination d’un enfant et des mains d’un grand-père.
Et de la mort. Doucement, terriblement, encore et encore, de façon implicite ou moqueuse, et même avec amour - la mort.
Beaucoup parmi nous étaient pétrifiés. Peut-être sentions-nous -t’en souviens-tu Leila ?- que c’était comme s’il nous disait au revoir. Comme ça ? Sur une terre étrangère ?
Le temps s’était arrêté, et la lamentation devenait presque joyeuse dans les rythmes sans âge des deux frères vêtus de noir accompagnant sur leurs instruments à corde les mots qui venaient vers nous, sortis de la terre et de la lumière de ce pays lointain. Nous avions envie de pleurer et cependant il y avait des rires et il nous facilitait les choses et tout devenait fête.
Je me souviens que nous ne voulions pas quitter l’amphithéâtre. La lumière avait disparu mais nous nous attardions en nous embrassant et en nous serrant dans nos bras. Des inconnus se regardaient dans les yeux, cherchaient gauchement des mots à échanger, quelques pensées. Comme il est devenu difficile d’être ému !
Je me souviens avoir pensé à quel point il nous avait touchés au plus profond de notre être, à quel point il était généreux. Et lumineux. Peut-être savait-il que c’était ainsi qu’il voulait nous toucher. Sans drame, sans comédie. Sans déclarations démagogiques. Sans même beaucoup de certitude.
Du désespoir, oui - et des rires.
La dignité et l’humilité du combattant. Et d’une certaine façon, sans même que nous le sachions ni que nous le comprenions, la volonté de nous redonner courage.
Il a dit qu’il débarrassait ses vers de tout sauf de la poésie. Il atteignait plus profondément qu’il ne l’avait fait jusque-là un destin universellement partagé et l’être humain. Peut-être essayait-il de dire que le temps était venu de se « souvenir de mourir ».
Le lendemain, quand nous sommes partis, quand nous nous sommes dit au revoir dans l’hôtel Nord-Pinus, avec ses immenses affiches de corridas et ses photos de toréros fragiles comme des anges qui se préparent à entrer dans la lumière aveuglante, avec le parfum doucereux des lys fânés du salon, j’ai voulu lui embrasser les mains, mais il a refusé.
Le temps passera. Il y aura des éloges et des hommages. Il deviendra « officiel », une « voix du peuple »… Il le savait et l’acceptait, et parfois il se moquait gentiment des hyperboles et des espoirs impossibles.
On oubliera peut-être la colère. Peut-être même les politiques se retiendront-ils de dérober la lumière de son héritage complexe, de ses questionnements et de ses doutes, et peut-être même quelques cyniques - également à l’étranger - s’abstiendront de nous écoeurer avec le spectacle de leurs larmes de crocodile.
Mahmoud est mort. L’exil s’est achevé. Il n’aura pas vécu pour voir la fin des souffrances de son peuple - les mères, les fils et les enfants qui ne peuvent savoir pourquoi ils sont nés pour connaître l’horreur de cette vie et la cruauté arbitraire de leur mort. Son souvenir ne s’effacera pas.
Ni sa silhouette tirée à quatre épingles dans ses vêtements démodés et ses chaussures cirées, ni ses yeux intelligents derrière ses lunettes épaisses, ni son ton railleur, ni sa curiosité du monde ni l’intimité de ses gestes vers ses proches, ni ses analyses tranchantes des faiblesses et des folies de la politique, ni son amour de la boisson et des cigarettes, ni sa générosité de ne jamais vous imposer sa douleur, ni sa voix qui parlait depuis les espaces sans âge de la poésie, ni ses vers, ni l’amour éternel de ses paroles.
Je voudrais seulement m’approcher de vous. Je le sais, certains parmi vous pleurent comme moi maintenant, et certains ne le rencontreront jamais ; mais, à coup sûr, pour nous tous, il était une référence.
Peut-être nous arrêterons-nous quelque part parce que nous aurons entendu chanter un oiseau, et nous lèverons une main protectrice vers nos yeux aveuglés pour regarder le ciel.
Il vivra pour moi dans ce chant d’oiseau.
A Arles, je lui ai dit que je voulais proposer à mes amis poètes de nous déclarer, chacun de nous, « Palestiniens honoraires ». Il a essayé de ne pas répondre en riant avec l’embarras habituel d’un frère. Et c’était vrai, comme nos tentatives pour comprendre et épouser l’inconsolable doivent sembler dérisoires ! Nous ne pouvons mourir ou écrire à la place de son peuple, à la place de Mahmoud Darwich.
Pourtant, même si le geste peut sembler futile, j’ai besoin d’essayer de dire quel honneur ce fut pour moi d’avoir connu un homme comme lui, et quel privilège, quel don, représente sa poésie. Et que je souhaite célébrer la dignité et la beauté de sa vie en partageant cet instant fragile avec vous.

B.B.


Traduit de l’anglais par Jean Guiloineau

lundi 11 août 2008

MAHMOUD DARWISH METAPHORE A COEUR OUVERT











Chroniques
des deux rives
Mahmoud Darwish
métaphore
à coeur ouvert
Par Abdelmadjid Kaouah
Comment commencer cette chronique ? Et d'abord, est-elle
nécessaire - même si par nature et circonstance elle est d'une
absolue pertinence ? Mahmoud Darwish est mort samedi
dernier à 18h35 GMT au Texas. L'heure : pas loin de l'impérissable
«A cinq heures de l'après-midi» de Fédérico Garcia Lorca.
A la suite d'une opération à coeur ouvert comme une corrida
avec la mort. Au Texas, comme une métaphore ultime d'un exil quasi-perpétuel,
à des milliers de kilomètres de sa Galilée natale. Et comme un clin
d'oeil à un poème de jeunesse et l'homme Peau-rouge qu'il a célébré. Entre
le moment où il est mort et où ces lignes sont écrites - alors que l'attention
mondiale est tournée vers les Jeux olympiques de Pékin et les échos d'un
nouveau conflit dans le Caucase - son décès a grandement focalisé la
presse et les médias du monde. L'émotion est grande chez ses lecteurs.
Des chefs d'Etat, des rois - c'est dans leurs attributs - ont fait parvenir des
messages de condoléances, un deuil national a été décidé par “l'Autorité
palestinienne”. Et la critique littéraire n'est pas en reste, unanime à reconnaître
que disparaît un grand poète, chantre de la douleur du peuple
palestinien, miroir de sa tragédie. Articles empressés ou textes érudits,
jamais autant d'hommages et de reconnaissances des quatre coins du
monde n'auront été tressés et adressés à un poète du monde arabe.
Exception faite de Naguib Mahfouz qui de son vivant avait accédé au Nobel.
D'expérience, le meilleur hommage vient des rivages de l'adversité.
L'écrivain israélien, A.B. Yehoshua qui considère Darwish- connu en 1960 et
rencontré à nouveau à Haïfa en
2007 - comme «un adversaire sur
le plan politique et un ami, car il
était aussi un voisin» lui a rendu
hommage et a trouvé une bonne
chose que d'apprendre la poésie de
l'auteur de «Rita» et de «Inscris, je suis arabe!» dans les écoles israéliennes…
Dans la masse des réactions, des émotions et des admirations,
nous avons relevé ces lignes à la fois simples et expressives d'un
Marocain anonyme sur la relation emblématique avec Darwish : «A 17 ans,
j'ai connu Darwich et j'ai découvert l'amour. A 24 ans, je redécouvre
Darwich …, l'engagement et la révolution avec. A 42 ans…. Darwich n'est
plus. Je découvre la nostalgie!» En fait, le poète a fait rêver et mouvoir - ce
qui est plus important - deux générations. Mahmoud Darwish nous quitte,
nous semble-t-il sur un malentendu. Dont il n'est pas responsable. La
“puissance de feu” de son lyrisme y est peut-être pour quelque chose dans
ce quiproquo entre la réception de son oeuvre et son destin de poète.
Pourtant ces dernières années, il ne manquait guère dans ses poèmes et
ses entretiens de mettre les points sur les i. Face à la déshérence de la
cause palestinienne, sa parole est devenue d'autant plus précieuse qu'elle
permettait au public du monde arabe entre deux récitals de renouer avec
les incantations et l'utopie originelle…On percevait comme un fugace
agacement chez Mahmoud Darwish lorsque le public lui demandait tel ou
tel autre titre fétiches (Djawas essafar, Passeport, Ahmed El arabi) de
l'époque héroïque. Il s'y prêtait de bonne grâce en n'en déclamait qu'un
extrait. Il y a un an, il s'expliquait dans El Akhkbar (dont le supplément culturel
est dirigé par le romancier égyptien Gamal Ghitany) : «Je réclame
d'être traité en tant que poète, non en tant que citoyen palestinien écrivant
de la poésie. Je suis las de dire que l'identité palestinienne n'est pas un
métier. Le poète peut évoquer de grandes causes, mais nous il nous faut le
juger sur ses spécificités poétiques, et non sur le sujet qu'il traite. C'est sur
le plan esthétique qu'on reconnaît la poésie, non sur le contenu. Et si les
deux coïncident, tant mieux.” Dans un autre entretien (il manifesto, du 29
mai 2007) il précisait : «Certains Palestiniens qui vivent dans des conditions
difficiles demandent au poète d'être le chroniqueur des événements
tragiques qui se déroulent tous le jours en Palestine. Mais la langue poétique
ne peut pas être celle d'un journal ou de la télévision, elle doit même
rester en marge pour observer le monde, le filtrer à travers un détail.» Et
avec une modestie, il faut le relever, rare chez les poètes du monde arabe,
il ajou-tait : «La poésie est un gouffre. J'ai le sentiment de n'avoir rien
écrit.» Reprenant le Grec Yannis Ritsos, il définissait la poésie comme
«l'évènement obscur», celui «qui fait de la chose une ombre /et de l'ombre
une chose, / mais qui peut éclairer notre besoin de partager la beauté universelle
». Ce qui reste d'une oeuvre. En ce qui concerne Darwish, elle est
suffisamment ample, forte, et transparente pour lui survivre. Dans ses
derniers textes, il avait commencé un long et pathétique apprentissage de
la mort. Il l'avait déjà croisée et en avait relaté quelques épisodes. Et partant
il s'était orienté vers la poésie des choses de la vie, le dialogue avec un
brin d'herbe (“Je n'aime pas les fleurs en plastique”, hélas bien répandues
dans le monde arabe), les volutes du café qui à lui seul est une géographie.
Epique, lyrique, parabolique, sa poésie ne s'est donc jamais voulue programme
politique. De l'activisme politique, il en était d'ailleurs revenu
(«je n'arrive pas à faire dirigeant le jour et poète la nuit) sans jamais
fléchir dans son engagement aux
côtés de son peuple-parmi lequel il
vivait à Ramallah assiégé: «J'ai
choisi le camp des perdants, je me
sens comme un poète troyen, un
de ceux à qui on a enlevé jusqu'au
droit de transmettre sa propre défaite.» Mais il observait ces derniers
temps qu'une nouvelle descente aux enfers s'ouvrait devant lui des mains
de ses propres fils : «Nous sommes entrés, nous Palestiniens, dans une
phase absurde : l'absurdité des soldats qui, dans la bataille, s'entretuent.
Une absurdité fatale. Les significations nous échappent, la route nous
échappe, notre image même nous échappe.» Après la prise de pouvoir de
Ghaza par Hamas, il écrit : «Dès cet instant “tu” es un autre», un texte plein
d'amertume, sinon de désespoir : «Nous fallait-il tomber de si haut et voir
notre sang sur nos mains... pour nous apercevoir que nous n'étions pas des
anges... comme nous le pensions…/ Il a mis son masque, rassemblé son
courage, et a tué sa mère... parce que c'est elle qu'il a pu trouver comme
gibier.. De l'exil, de l'abandon du peuple palestinien par la communauté
internationale, des états de siège, du dénuement, de l'enfermement, du
Mur, des fausses illusions des accords d'Oslo, de l'indifférence des pays
arabes, de la volonté de puissance et du sectarisme politique et religieux,
des affrontements fratricides, de la corruption, de l'érosion, de l'espérance,
de tout cela, Mahmoud Darwish est mort. Mais du stoïque Troyen
de Galilée, retenons surtout cette prière fraternelle : “Mes amis, ne mourez
pas avant de présenter vos excuses à une rose que vous n'avez pas encore
vue, A un pays que vous n'avez pas visité, A une jouissance que vous
n'avez pas atteinte, A des femmes qui ne vous ont pas passé au cou l'icône
de la mer et le tatouage du minaret.”
Mais il ne faut surtout pas s'excuser de lire et de relire Mahmoud Darwish !

vendredi 20 juin 2008

LES JARDINS DE LA MEMOIRE


Jean Pélégri

Le jardin de l’Indépendance

Le poème Le jardin de l’indépendance existe dans une version au brouillon et plus courte qui s’intitulait Le cerisier, avec noté au crayon au-dessus Le jardin. La seconde version définitive comporte cinq strophes qui complètent la première.

Ecrit à Alger le 3 juillet 1962 - ( pour que le bonheur participe à la joie. )

On ne présentera personne
On entrera à pas légers
On ira sous le cerisier
Dans l’odeur du géranium

Il y aura dans l’air des fumées
Des cris d’enfants dans les impasses
Tout se dissoudra dans l’espace
Comme la menthe dans le thé

On respirera le rosier
On parlera à mots légers
Et dans l’ombre du cerisier
Chacun se dira : c’est l’été

On se passera les cerises
Dans les grands paniers d’osier
Quelqu’un pensera à la brise
Qui souffle l’été sur les blés

Il y aura une odeur de jasmin
Des rires de femmes entre les branches
Elles viendront au fond du jardin
Tenant la jarre sur les hanches

Ce sera le soir sur la baie
Le ciel changera le cyprès
Les nuages seront orangés
Chacun pensera : c’est la paix

On entendra un air de danse
On parlera de l’Algérie
Des Aurès de la Kabylie
On regardera en silence

Un arbre vert contre un mur blanc
Puis une étoile vers l’orient
La lune en son premier quartier
Aux cinq branches du cerisier

On se posera des questions
Celles de l’homme et des saisons
On parlera du lendemain
Et l’un dira pour tous ses frères :

Quand on a partagé la terre
On peut partager le jardin



Ce texte a été publié dans le recueil Les deux Jean Jean Sénac l’homme soleil Jean Pélégri l’homme caillou, Correspondance 1962-1973 Poèmes inédits textes réunis par D.Le Boucher Co-Ed. Chèvre Feuille étoilée et Ed. Barzakh, Montpellier, Alger, 2002.


***
Jean Pélégri

Il existe de ce poème trois versions différentes manuscrites ainsi qu’une version dactylographiée et corrigée de la main de Jean Pélégri. Le texte qui suit est la version finale.

Retour à Alger
Ou l’Algérie au naturel

Alger, mai 63

Des rues sans
mitraillettes
Un ciel sans
hélicoptères

C’est la paix

Les rues rendues
au peuple le ciel
au soleil

C’est la justice

Chaque chose
retrouvant
son sens
sa racine

C’est l’anebdou
le commencement

Là où les murs
disaient : Tuez
il est écrit :
Donnez
Plantez

Là où coulait
le sang
pousse l’arbre
le sourire

Le peuple a retrouvé
sa stature les hommes
leur regard le géranium
son odeur

Car l’on sait
aujourd’hui
que l’arbre témoigne
d’un homme
que la forêt témoigne
d’un peuple

Témoignera

On disait Maison-Carrée
Cela semblait le nom
d’une prison
d’une maison d’arrêt
On disait Maison-Blanche

En pensant à Henri Kréa
On dit Dar-el-Beïda

Ed-dar c’est plus
qu’une maison
c’est une demeure

Les murs
les devantures
les façades
les murs et même les arbres
ont retrouvé
leur arabesque
le signe et
l’ornement

Les murs
et même les arbres
ont retrouvé
leur écriture

naturelle

Le géranium lui
n’a point changé
Avec ses étoiles
rouges
ou blanches
ses feuilles vertes
le géranium n’a pas changé
Il a seulement pris
une odeur
nationale

L’Algérie n’est plus
cette bande
littorale
ce cordon de vignes
ces villes sans contrepoids

cet îlot en équilibre
que la mer
remuait

Des drapeaux s’agitent
dans la brise marine
C’est l’Algérie
guérie
qui retrouve
ses couleurs
La brise s’arrêtera
à dix heures
Elle reviendra
le soir

La mer n’est plus
ce lieu d’exil
ce lieu d’oubli

Elle a retrouvé
au bout du môle
son caractère
de frontière

naturelle

C’est la montagne
en creux
sa moulure

L’Algérie dans le crépuscule
mauve
semble se souvenir

de son avenir

Car au fond
dans la brume
il y a
toujours

la montagne
le bastion
la grande pierre
ancestrale
le lieu du sang
le lieu des sources
la grande Pierre
sans usure
Mais aujourd’hui
la montagne
répond

Aujourd’hui
on sait
même au bout du môle
qu’il y a
derrière
jusqu’aux sables
jusqu’au silence
tout un pays occupé de moisson
tout un peuple qui s’invente

On sait

C’est l’anebdou
le commencement



Ce texte a été publié sous ses trois versions dans le recueil Jean Pélégri le poète Les mots de l’amitié textes et poèmes inédits réunis par D.Le Boucher Ed. Les Cahiers des Diables bleus, Paris 2007.

samedi 31 mai 2008

UNE FATMA PARLE


Les paroles de la rose
Jean Pélégri


Je ne suis pas responsable de ce poème. Je l’ai composé en effet, avec des phrases sorties de la bouche d’une vieille femme de ménage arabe, dont je parle dans Les Oliviers c’est elle qui m’avait poussé à écrire ce livre.
Elle était le peuple - le vieux peuple algérien avec sa douceur et son sourire. Elle était la poésie.
Je ne lui ai servi que de kateb, c’est-à-dire d’écrivain public. Assis à l’ombre d’un mur, devant ses plumes et son écritoire, il rédige sous la dictée de ceux qui ne savent pas écrire. Ensuite, comme le destin, il sèche l’encre - avec un peu de sable.
Elle serait heureuse, je crois, si elle savait que sa lettre est bien arrivée. Elle s’appelait Fatima.
Jean Pélégri


Cette dédicace figure dans l’exemplaire du dépliant “ Les paroles de la rose ” déposé à la Bibliothèque Nationale d’Algérie, fond Sénac. Ce poème est paru dans Les lettres françaises le 31 août 1960.



**


Les paroles de la rose

Le soleil c’est pour le Bon Dieu
Et le feu c’est pour les soldats

Nous sommes tous fous, m’sieur Jean
Dieu nous a tout donné

La main pour caresser
Et elle sert à tuer

La grenade pour la bouche
Et elle sert à mutiler

La terre pour tapis
Et elle sert à enterrer

Pourquoi tout ça, m’sieur Jean ?
Pourquoi ?
Dieu nous a tout donné

L’arbre pour son ombre
Et il sert aux embuscades

Le couteau pour l’orange
Et il sert pour la gorge

La nuit pour reposer
Et elle sert à veiller

Nous sommes tous fous, m’sieur Jean
Si tu veux boire la mer
C’est la mer qui te noie
Quand Dieu te donne un fils
Ce n’est pas pour l’enterrer

Mais tu dois sourire, m’sieur Jean
Le sourire c’est pour les vieilles

Le sourire protège les vieilles
C’est leur voile de mariée
Nous avions une odeur de jasmin
Et maintenant regarde, m’sieur Jean
Regarde mes bras et mes mains

La main qui sert à caresser
Sert aujourd’hui à mendier

Nous étions rose, jasmin et lilas
Regarde ma bouche et mes cheveux

Le sourire protège les vieilles
C’est leur voile de mariée

Il ne me reste que mes yeux
Et c’est pour voir mon fils tué

Regarde la lune dans le ciel
C’est une branche de palmier

Regarde là-haut cette montagne
Regarde cet avion qui passe
Mon fils aussi l’a regardé

Le soleil pour le Bon Dieu
Et le feu pour les soldats

Quand Dieu te donne un fils
Ce n’est pas pour l’enterrer
Mais plus haut il y a un figuier
Et une eau qui ne tarit pas
Plus haut il y a un jardin

Je vais mourir, m’sieur Jean
Regarde la lune qui se fend
Je vais mourir sans mon enfant

Mais il faut sourire m’sieur Jean
Le sourire protège les vieilles

On va m’enrouler dans un voile
Et me coucher seule dans la terre

Il faut sourire m’sieur Jean
C’est mon voile de mariée

Mais si tu marches dans un jardin
Pense à moi, m’sieur Jean
Pense à ta vieille Fatima
Elle a soigné ton enfant
Le sien elle ne l’avait plus

Quand Dieu te donne un fils
Ce n’est pas pour l’enterre

Pense à moi et puis souris
Moi je serai dans le jardin

Mais dis qu’que chose, m’sieur Jean
Dis qu’que chose toi qui sais lire
Dis qu’que chose pour que les autres
N’aient pas besoin de ce voile
Pour avoir sur terre un jardin


***

Extraits d'une lettre de Dominique Le Boucher

Elle nous a fait l'amabilité de nous transmettre une copie de ce poème de Jean Pélégri - dont l'auteur nous avait offert un exemplaire que nous ne retrouvions pas - rencontré à Annaba en 1987 et à Toulouse en 2003 :


"Les paroles de la rose publié la première fois sous la forme d’une plaquette imprimée à la demande du CCf d’Alger en 1957. Ce texte a été ensuite publié comme postface au recueil Ma mère l’Algérie lui-même dédié à Fatima l’inspiratrice du poème aux Ed.Laphomic à Alger en 1989 et repris par les Ed.Actes-Sud en 1990. Nous l’avons repris à nouveau dans le livre Les deux Jean Jean Sénac l’homme soleil Jean Pélégri l’homme caillou copublié aux Ed.Chèvre-Feuille Etoilée à Montpellier et Ed.Barzakh à Alger en 2002.

Il existe de nombreux poèmes inédits ou publiés confidentiellement par mes soins dans Le Cahier Jean Pélégri Jean Pélégri le poète Les mots de l’amitié en 2007. La plupart ont été écrits ainsi que Les paroles de la rose lorsque Jean Pélégri vivait encore en Algérie et juste au moment de la guerre d’Indépendance. Il existe également comme vous le savez plusieurs poèmes illustrés par Abdallah Benanteur de gravures originales et publiés par lui-même aux ED.Hors-Commerce.".


**

Mohamed Dib à propos de J.Pélegri:

"Algérien de naissance et l'un des plus grands écrivains d'aujourd'hui, plus grand que Albert Camus en tout cas, reste toujours ignoré en France. Pourquoi ? Parce que, pour marquer son appartenance au territoire algérien, il l'a compissé si fort qu'il a créé à son usage une autre langue française. Et là, le public français a renâclé, n'a pas voulu de lui. »(Mohammed Dib, Simorgh, Albin Michel, Paris, 2003)

Et Jean daniel lui a rendu quand même un hommage , même tardif :
"Aucun écrivain français d'Algérie, pied-noir comme on dit aujourd'hui sottement, n'a accepté comme il a fait l'Algérie tout entière et telle qu'elle était depuis toujours. Peut-être, à la rigueur, le poète Jean Sénac. Mais ni
Gabriel Audisio, ni Emmanuel Roblès, ni Jules Roy, ni Albert Camus ne se sont sentis, comme Jean Pélégri, aussi naturellement que lui, fils de toutes les Algérie, arabe, berbère, espagnole et française. Depuis les Oliviers de la justice jusqu'au Maboul, c'est un véritable cante jondo de l'Algérie paysanne qui est chanté par lui dans sa complexité baroque. Le Maboul est, avec Nedjma de Kateb Yacine, le seul roman faulknérien de notre littérature."
Jean Daniel, Pélégri l'Algérien, Le Nouvel Observateur, , 2- 8 octobre 2003 .


*En photo les deux Jean , Yahia, Pélegri et Sénac.
Reprise du site de D.Le Boucher.

jeudi 1 mai 2008

PREMIER MAI / LE BRIN OFFRANDE D'AMIS


Je me suis appuyée à la beauté du monde
Et j'ai tenu l'odeur des saisons dans mes mains.
Comme une fleur ouverte où logent des abeilles
Ma vie a répandu des parfums et des chants,
Et mon coeur matineux est comme une corbeille
Qui vous offre du lierre et des rameaux penchants
Anna de Noailles

AIN TAYA PAR LES PLAGES

Signé Mondy


A distance infime
L’enfant joufflu dans un fauteuil d’osier
La sœur en jupe écossaise
debout un doudou de service
emprunté
un ours en peluche
dans les bras chez Mondy
-photographe pied –noir de son état-
dans un village de l’Algérie de papa

Instantané sépia
Mais déjà quelque part dans les Aurès
- La poudre avait parlé–
Ainsi que dans l’Echo d’Alger

L’anisette n’avait plus le même goût