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samedi 17 septembre 2011

Bachir HADJ-ALI 1920 -1989



Ce jour-là

Lequel sera vainqueur humilié
Lequel sera grand dans la défaite
Dans quel pays sur quelles frontières
Ce vent hurlera-t-il
Déchiré par la lance la plus haute ?
Il soufflera sur cet enfer imaginaire
Mais ici la foule meurt de faim
Et les riches de pain
Qui triomphera ce jour-là
Des gens de la ligne droite ?
Seront-ils incirconcis
Nus des pieds à la tête
Exclus des cercueils plombés ?
Seront-ils accueillis par une lame indienne
Rougie de sang pour plaire ?
Qui triomphera de ce jeu barbare
Avec ses menaces et ses promesses vaines
Qui triomphera de la terreur
Et des puissances anonymes ?

Bachir Hadj Ali


Cantique profane

Théoricien de la culture algérienne, Bachir Hadj-Ali occupe dans la poésie algérienne une place singulière. Mais son on œuvre se réduira longtemps à une simple plaquette, Chants pour le onze décembre et autres poèmes (Nouvelle critique, 1963) en raison d’engagements politiques qui l’absorbaient.
Militant anti-colonialiste et progressiste son œuvre se place sous le signe d'une reconquête du passé historique pour légitimer le combat pour l'avenir.
La réhabilitation de la mémoire est opérée sur deux plans : la langue et la thématique.
Au plan de l'écriture, il imbrique le français et l'arabe, parfois même le berbère. Ce procédé n'est pas un simple plaquage, mais un moyen d'évoquer la grande tradition des poètes arabes, tels Ibn Zaydoun, Abou Nawas, Wallada... Ses poèmes restituent l'atmosphère du passé, la conquête au temps de la régence turque en établissant des correspondances avec les scènes de la guerre en cours. Cette plongée dans l'histoire fonctionne comme un révélateur ininterrompu de résistance aux invasions.
Musicologue, le poète s'inspire grandement des formes traditionnelles de la musique arabo-andalouse à laquelle il emprunte ses modes et ses rythmes. La langue est simple et intègre des incantations coraniques. Profondément enraciné dans le terroir Bachir Hadj-Ali tend à l'universel en récusant la haine et en réhabilitant la dignité humaine.
Cette démarche se confirmera dans ses œuvres ultérieures, écrites. Durant la guerre d’Algérie, il a dirigé le PCA. Au lendemain de l'indépendance, ses prises de position politiques lui valurent la torture et la prison : Que la joie demeure (PJ Oswald, 1970) et Mémoire-clairière (Editeurs français réunis, 1978).Dans l'œuvre de Bachir Hadj-Ali "tradition populaire et culture savante se croisent là, tout comme le cantique et le chant profane, dans une mise en question incessante du signe..." *
Mireille Djaïder in "Bachir Hadj Ali : poétique et politique",L'Harmattan, 1992 ).

Resté à l’écoute constante des jeunes poètes , Bachir Hadj a écrit à leur propos : Leurs textes arrivent « comme ces enfants du péché dont aimerait la beauté, mais dont il ne conviendrait pas de parler », comme l’écrit un aîné resté à l’écoute de la jeunesse et du langage, Bachir Hadj Ali. Ainsi, mue par une inspiration solidaire, fruit du moment et d’une génération nouvelle, une « jeune poésie » sans étiquette précise, selon des modulations diverses, étale ce qui est permis de nommer avec B. Hadj Ali: « le mal de vivre et la volonté d’être ».
Cet intérêt n’est pas le moindre d’un esprit et d’un cœur d’une grande générosité humaine.

Victime d’une longue maladie, notamment à la suite de sévices endurés en raison de ses convictions , il meurt en 1989.

A.K.




*Mireille Djaïder in "Bachir Hadj Ali : poétique et politique",L'Harmattan, 1992


Rêves en désordre

Je rêve d’îlots rieurs et de criques ombragées
Je rêve de cités verdoyantes silencieuses la nuit
Je rêve de villages blancs bleues sans trachome
Je rêve de fleuves profonds sagement paresseux
Je rêve de protection pour les forêts convalescentes
Je rêve de sources annonciatrices de cerisaies
Je rêve de vagues blondes éclaboussant les pylônes
Je rêve de derricks couleur de premier ami
Je rêve de dentelles langoureuses sur les pistes brûlées
Je rêve d’usines fuselées et de mains adroites
Je rêve de bibliothèques cosmiques au clair de lune
Je rêve de réfectoires fresques méditerranéennes
Je rêve de tuiles rouges au sommet du Chélia
je rêve de rideaux froncés aux vitres de mes tribus
Je rêve d’un commutateur ivoire par pièce
Je rêve d’une pièce claire par enfant
Je rêve d’une table transparente par famille
Je rêve d’une nappe fleurie par table
Je rêve de pouvoirs d’achat élégants
Je rêve de fiancées délivrées des transactions secrètes
Je rêve de couples harmonieusement accordés
Je rêve d’hommes équilibrés en présence de la femme
Je rêve de femmes à l’aise en présence de l’homme

Je rêve de danses rythmique sur les stades
Et de paysannes chaussées de cuir spectatrices
Je rêve de tournois géométriques inter-lycées
Je rêve de joutes oratoires entre les crêtes et les vallées
Je rêve de concerts l’été dans les jardins suspendus
Je rêve de marchés persans modernisés
Pour chacun selon se besoins
Je rêve de mon peuple valeureux cultivé bon
Je rêve de mon pays sans torture sans prisons
Je scrute de mes yeux myopes mes rêves dans ma prison.


Bachir Hadj Ali




Youcef SEBTI : Tel que je le sais un peu…



Et les insurgés
Ont pour destinée la folie
Y.S.



A cause d’Evtouchenko

Par Abdelmadjid KAOUAH



J’ai sous les yeux, en écrivant ces lignes, un livre « De la cité du oui à la cité du nom » d’Evgueni Evtouchenko. Un recueil de poésie qui appartenait à Youcef Sebti qui me l’avait prêté.Il y a près d’un quart de siècle. Il va sans dire que je n’ai pu le lui rendre. Un mot sur le pourquoi et le comment de cet emprunt. L’enfant terrible de la poésie soviétique post-stalinienne Evtouchenko devait effectuer en 1988 une visite en Algérie. Il jouait le rôle de missi dominici de Gorbatchev ayant pour mission d’expliquer sa Perestroïka. Grâce aux bons soins du regretté Djamal Amrani un rendez-vous fut extraordinairement pris chez lui, en marge de la bureaucratie culturelle. D’Evtouchenko, je connaissais un peu le mythe, son fameux poème sur le massacre de Babi Yar, ses saillies contre la persécution stalinienne et ses vives altercations durant le « Dégel » khrouchtchévien…La rencontre avec le Sibérien iconoclaste (aujourd’hui bien oublié) fut à la hauteur de la légende. Mais ceci est une autre histoire. Car dans ces lignes, je dois évoquer la mémoire furtive d’un autre poète, algérien de toutes ses fibres, Youcef Sebti. Connaissant son amitié avec Jean Sénac, et me fiant à la photo qui figurait dans son anthologie, je m’étais dit avec assurance que Youcef Sebti devait avoir l’un de ses recueils d’Evtouchenko…Il en fut ainsi. « De la cité du oui à la cité du nom » m’a accompagné en exil, au lendemain de l’assassinat de maint poètes algériens dont parmi les premiers Youcef Sebti. Je feuillète à nouveau le recueil, sobrement recouvert de papier kraft… Austère présentation comme l’apparence de son défunt propriétaire.
Au fil des pages, des passages pointés au crayon, sans doute de sa main. Ils revêtent peut-être aujourd’hui une portée emblématique. Citons ce passage de « La bécasse et le chasseur » :
Et la voici qui vole, en piaillant et râlant…
Mis toi, sais-tu pourquoi
Elle se dirige vers toi
Et ton fusil vers elle ?
(…)
Vas-tu donc te venger de ne pas avoir d’ailles
Sur cet être qui vole ? Tu vas tirer,
Mai ce sera sur toi qui voles,
Tirer sur toi-même en plein vol… »
Et dans « Les rythmes de Rome », un long poème ce vers énigmatique est souligné : «Fuyez loin des déserts de la foi ». Et pointé ce passage :
C’est vieux comme le monde :
Sur la scène de la vie, tous apparaissent nus en rampant,
et puis s’habillent avec des mots ,
des mots,
des mots,
des mots,
Mais pourtant sous les mots,
on continue de se voir nu ».

J’ai connu personnellement Youcef Sebti vers la fin des années quatre-vingt du siècle dernier qui se concluront par le séisme d’Octobre-89. Une période de deux à trois ans tout en signes annonciateurs. Les politiques, avec leur sens de la litote, avaient nommé cette séquence - de luttes de pouvoir sourdes ou ouvertes : la décrispation. En effet, le pouvoir tout en s’arc-boutant sur son monopole de la vie politique s’autorisait quelques largesses culturelles. C’est ainsi que des voix marginalisées ou novatrices ont pu trouver un cadre d’expression dans les rubriques culturelles de la presse de l’époque (essentiellement dans les hebdomadaires Algérie-Actualité et Révolution Africaine). Dans « Révaf », je tenais la « chronique des petites annonces » consacrée aux livres . C’est dans cette circonstance que j’ai fait connaissance avec Youcef Seti –lequel tenait une chronique intitulée « Ecrit dans le texte en arabe ». L’espace culturel et de société était dirigés brillamment par la regrettée Mouny Berrah et l’infatigable Abdou B. Par un concours de circonstances, je prendre la suite de la charge de Mouny Berrah . Et c’est ainsi qu’une fois par semaine durant deux ans, au mois, je rencontrais Youcef Sebti venant remettre sa copie. J’avais observé la qualité de la relation qui l’unissait à cette grande dame de la presse culturelle qu’était Mouny Berrah. L’apparente austérité du poète cachait un homme pétri de galanterie et de chaleur humaine. Derrière des convictions rigoureuses et parfois détonantes, il était d’une grande tolérance avec autrui, sans complaisance pour autant, disant son mot et son fait dût-il déplaire à un ami. Si mes souvenirs sont bons, Youcef Sebti, sociologue, était fasciné à cette époque par l’étude de la dialectique de la relation du maitre et de l’esclave ainsi que des problèmes de l’identité et de l’acculturation.
Fils de paysan, ayant connu dans sa jeunesse les affres de la colonisation, il vibrait tout à la fois d’un vif patriotisme et d’un attachement sans faille aux plus humbles. Certes, il pouvait être rugueux dans ses échanges intellectuels avec le microcosme petit-bourgeois algérois. Il avait exprimé très tôt sa dénonciation des nouveaux nantis, des promesses d’émancipation sociale trahies et de jeunesse étouffée. L’Enfer et la Folie , ce recueil aux accents rimbaldiens - qu’il réduit modestement à un écrit de jeunesse - avant même sa parution, grâce à Jean Sénac, fut l’une des pierres d’achoppement de la jeune/nouvelle poésie algérienne de graphie française…
Dans ces années d’avant-Octobre 89, une relation pleine de respect et d’admiration me lia à Youcef Sebti qui m’apporta son concours sans compter. L’exemple qui me vient en tête est celui du dossier consacré à Jean Sénac en octobre 1987.
Aujourd’hui, une telle initiative est anodine. A l’époque, cela relevait de la témérité. Jean Sénac était l’oublié, l’Absent dont le nom longtemps résonnait comme un défi . Mais c’était dans l’air du temps qui s’annonçait. C’est ainsi qu’il me remit pour le dossier, écrit à la main (toujours- et sans ratures !) un long texte ayant pour titre « Sénac tel que je le sais ». Avec, néanmoins, des points de suspension. C’était un portrait à la fois chaleureux et quasi-filial mais fort nuancé de Jean Sénac qu’il connut alors qu’il était étudiant. Loin du mythe, il donne à voir Jean Sénac à la fois dans ce qu’il avait de lyrique et de bal. On peut y lire des remarques étonnantes. Ce qui le frappe au premier regard lors_de l’IIIè congrès de l’UGTA (1964 ?), à l’occasion duquel il dédicaçait ses livres dans le hall de la Maison des travailleurs, en compagnie de Kaddour M’ hamsadji, c’est « le rebord des souliers de Sénac. Ses souliers finissaient vers les orteils par un pli dont j’ai déduit de suite qu’il était un marcheur et qu’il ne devait pas disposer de beaucoup de paires de chaussures ».
En fait, le portait que dresse Youcef Sebti de Sénac nous renseigne précieusement sur son intériorité et ses pensées. Et ses convictions constantes. Il y avait comme une dualité intime dans sa personnalité. Ses origines rurales le rendaient avare de parole, peu enclin à la démonstration de ses sentiments. En même la passion poétique qui l’habitait le rendait capable de fulgurances que le commun des mortels assimilerait à des dérangements. D’ailleurs, avec quel courage, Youcef Sebti ne dissimule point son passage à l’hôpital psychiatrique de Blida. Ce que d’aucuns auraient volontiers omis dans un écrit…Et ce projet farfelu avec Hamou Belhalfaoui (auquel, lucide, il ne croit pas un instant) d’organiser des soirées poétiques au « Petit tonneau » . Il promettait de « réciter » ses poèmes en pyjama grenat… Le texte d’hommage à Sénac , plus sérieusement, égrène ses convictions chevillées au corps qu’il développera plus tard dans certains textes de presse et qui lui vaudront grief et récriminations de certains, y compris parmi ses amis. Par exemple, dans le sillage des polémiques sur la langue, il précise : « ma conviction depuis toujours, et de façon irrécusable est que le pivot de notre culture nationale a été et sera la langue arabe ». Ce qui se soldera par des explications avec Sénac « en des circonstances où la sensibilité de chacun de nous n’a pas été ménagée », note-t-il pudiquement. Ses prises de position sur le néo-colonialisme, « l’école d’Alger :expression esthétique d’un capitalisme en effritement »», la francophonie, la littérature d’expression française qu’il trouvait vouée à l’exil, provoqueront des grincements de dents et des pression d’humeur s sur la rédaction…Fidèle à lui-même, porté par des vues qui pouvaient sembler utopiques et contradictoires ( car il continuait à écrire en français) , il se redéployera dans l’action associative. Après Octobre-89, il s’investira dans l’association El Djahidiya - lancée par Tahar Ouettar - qui s’est voulu dans un premier temps un espace d’expression pluriel (d’où aussi à un moment, je crois, l’adhésion de Tahar Djaout). Plus tard, ce sera une autre triste histoire…
De cette époque, je n’ai, hélas, pas de grands souvenirs de la fréquentation de Youcef Sebti. Je l’ai revu de loin en loin, pris que j’étais dans le nouveau paysage médiatique, et, par la suite, par le climat délétère imposé par le terrorisme.
Après l’assassinat du président Boudiaf le 29 juin 1992, ce grand lecteur avait reformulé à sa manière la phrase que Tomasi di Lampedusa prête dans « Le Guépard » au prince Salina .
« Nous croyions que la libéralisation allait permettre beaucoup de choses. Mais, ce sont ceux qui ont tiré profit de l’ancien système qui s’en sortiront dans le prochain », confie-t-il dans un entretien (Mohamed Ziane-Khodja, juillet, 1992). Dans le recueil d’Evtouchenko, Sebti avait souligné ces vers : Les Etats ne sont neufs que vus de l’extérieur /Tout est vieux jusqu’à l’épouvante/ Et c’est toujours l’ancienne Egypte,/Hélas !
Quelques mois plus tard, ce « petit homme malingre, à barbiche de Lénine, visage émacié, frêle… » (Jamal Eddine Bencheikh) est retrouvé assassiné une nuit de décembre dans son modeste appartement de l’institut national d’agronomie d’El-Harrach avec lequel il faisait corps. Au mur de sa chambre était fixée une reproduction du tableau des massacres du Tres de Mayo de Goya…
Youcef Sebti croyait en la force des idées, dans la richesse des débats contradictoires. Il était loin du sectarisme ambiant à tel point qu’il ne mesurait pas l’aspérité de ses propos difficiles à classer dans les grilles de lecture convenues de son époque. Son anticonformisme intellectuel le condamnait en fait à la solitude. C’était un compagnon de route incommode. Il lui arrivait de me raccompagner chez moi dans son R4 bleue. Et j’en profitais pour lui poser des questions dérangeantes. Je n’ai pas retenu ses réponses mais je puis dire qu’il restait d’un calame imperturbable. Il y avait de la candeur dans ce jeune homme éternel. Sa passion de justice éclipsait les contradictions de son discours .En cela, il demeurera un vrai poète.
Youcef Sebti résumait dans une formule son credo et la vocation de toute une génération poétique : "nous transmettons ce que chacun d'entre nous a pu arracher au mutisme d'un présent torride".
On peut espérer pour le bonheur des nouvelles générations algériennes qu’été entendu quelque part le petit « paysan futé » (J.Sénac) .Il a prédit : «quelqu'un viendra de très loin/Et réclamera sa part de bonheur/Et vous accusera d'un malheur".
A.K.


dimanche 7 août 2011

CEUX QUI RENDIRENT LES MOTS HABITABLES




Qui se souvient de Myriam Ben ?

Juillet délimite un pan considérable de la mémoire algérienne au-delà des commémorations. Il est le temps par excellence du rêve algérien pétri de sacrifices mais aussi otage des stratégies de pouvoir. Le rêve eut ses voix. Ses hommes comme ses femmes. Ces dernières encore plus singulières et prodigieuses qui rendirent « les mots habitables ». Qui se souvient de Myriam Ben ? Celle qui confiait à la terre entière aux heures noires de la patrie ses certitudes et ses inquiétudes pour « tisser le chant d’espoir » :

Toi qui chemines par chez nous
Ne cherche plus le saphir noir
Dans la mémoire de ses yeux
Ils avaient la brillance
Impérissable de l’espoir
La couleur du ciel de Saturne
Né de la clarté nocturne
De l’Intelligence Première
Et du Cavalier Noir
De l’Apocalypse
Qui chevauche aujourd’hui
La terre de nos pères
Myriam Ben, poétesse, romancière, peintre, écrivaine, cette militante qui fut de tous les combats du peuple algérien dont Sadek Hadjerès , dirigeant du PCA dans la clandestinité, a dressé le portrait et le parcours tout en générosité et d’engagement de principe. Militante du PCA au moment du déclenchement de la guerre de Libération, , institutrice près de Aïn Defla, Myriam Ben « fut versée » , nous dit-il , « dans les CDL (Combattants de la révolution) organisation armée créée en juin 1955 par le Parti communiste algérien. Parmi les missions dont elle avait été chargée et qu’elle avait courageusement accomplies, je citerai le transport dans sa voiture d’une partie des armes détournées par l’aspirant Henri Maillot, le transfert de Maurice Laban au maquis de Chleff, les liaisons qu’elle assurait entre le groupe de Chlef et la direction CDL à Alger, celles entre elle et un capitaine de l’ALN dans la région de Aïn Defla. Militante dans la clandestinité après avoir abandonné son poste d’institutrice, elle a pu effectivement échapper aux autorités coloniales et fut condamnée, par contumace, à 20 ans de prison ». Long et périlleux itinéraire qui tire ses sources de l’univers chaoui . Myriam Ben, Marylise ben Haim de son vrai nom, est issue en effet de la tribu Chaouïa des ben Moshi par son père et la tradition orale de la famille de sa mère la fait descendre d'une famille juive d'Andalousie dont l'ancêtre serait Moussa ben Maimoun (Maimonide). Lors de l’invasion française, la tribu des ben Moshi s'enfuit de Constantine et fonda la ville de Ain Beïda. Le « Décret Crémieux » supprimant en 1871 le statut personnel des indigènes juifs en leur donnant la citoyenneté française une partie des Ben Moshi se convertit à l'islam. La famille de Myriam ben en devenant française s'est refusé à perdre son algérianité. Ainsi à la naissance de Marylise, sa grand-mère souhaitait la voir porter le nom de Meriem ou de Louisa. L'administration coloniale refusa et francisa le tout sous la forme de Marylise. . Au début de la Seconde guerre mondiale, elle est élève au lycée Fromentin d'Alger. Elle en est chassée par le numerus clausus appliqué aux juifs par les lois de Vichy. Dans ses Mémoires intitulés « Quand les cartes sont truquées », L’Harmattan 2000, elle restitue à travers sa vision d’enfant « une Algérie française où, par un sanglant parjure, la France abrogea le " décret Crémieux ", laissant libre cours à l'antisémitisme, déjà ancien, de nombreux européens. Elle nous fait vivre le rôle que joua son père dans son engagement anti-colonialiste et l'enseignement qu'il lui donna sur les rapports qui existaient entre sa propre liberté et celle du peuple algérien ».C'est à cette période qu'elle adhère aux Jeunesses communistes clandestines d'Alger dont son frère est secrétaire. En 1943, elle réintègre le lycée après le débarquement américain qui a lieu à Alger le 8 novembre 1942. Elle poursuit ensuite une formation d'institutrice tout en continuant des études de philosophie à l'université d'Alger.En 1952, Marylise est nommée institutrice suppléante au village d'Aboutville. L'école est délabrée et les paysans arabes n'osent pas y envoyer leurs enfants car ils n'ont pas de chaussures. Pour les instruire, elle va elle-même chercher les enfants dans leur famille .En 1954 et 1955, parallèlement à son travail d'institutrice, elle collabore au journal Alger Républicain. Elle s'engage alors dans la guerre de libération de l'Algérie en devenant agent de liaison dans le maquis d'Ouarsenis dit le " Maquis Rouge ". Condamnée par contumace à vingt ans de travaux forcés par le tribunal militaire d'Alger en 1958, elle restera dans la clandestinité jusqu'à l'indépendance de l'Algérie en 1962.Après l’indépendance, elle connaîtra, au lendemain du 19-Juin, un premier exil forcé après son départ en France pour des soins. Elle mettra à profit ce temps pour préparer une thèse en histoire et d’adonner à l’écriture et la peinture. Dans « Diwan d’inquiétude et d’espoir » (ENAG, 1991), sous la direction de Christiane Achour, ses premiers essais littéraires sont évoqués en ces termes : «… Au milieu des années soixante, elle s’attelle à un roman resté inédit et à trois pièces de théâtre. "Après [Karim] une première pièce mettant en scène un moment précis et ponctuel de la lutte (avec la mise en scène des contradictions de l’individu pris entre ses sentiments et son devoir de patriote), puis [Leila] un second texte sur le présent des lendemains qui grincent et déchirent, Prométhée s’extirpait, en quelque sorte, d’un cadre historique pour réaliser le désir d’universalité commun à de nombreux dramaturges". Plus tard, elle publiera, notamment Sur les Chemin de nos pas, L’Harmattan, 1984, Au carrefour des sacrifiés, L’Harmattan, 1992. Elle est de retour au pays en 1974 où parallèlement à ses travaux d'écriture, Myriam Ben peint et multiplie les expositions en Algérie et à l'étranger. Membre de l'Union nationale des anciens Moudjahidines et du mouvement des femmes algériennes, elle ne cessera de monter au créneau pour « tuer le mensonge » et pour « recueillir la source qui se perd ».Qui se perd et s’ensanglante dans les années quatre-vingt dix et la pousse à nouveau vers les rives de l’exil. Elle qui écrit :

Pour partir
Sans quitter mon pays
Voyager sur la mer
Voiles pleines
Et libre



Elle s’est éteinte le 19 novembre 2001 à Vesoul « laissant derrière elle des écrits et un souvenir ineffaçable de courage et de lutte pour les causes justes » (Mourad Yelles-Chaouch).
Son dernier recueil de poèmes s’intitule « Le soleil assassin » … Qui se souvient de la brillance impérissable de l’espoir ?


A.K.

Chemins écarlates de Damas


Ecritures d’argile et d’ombre




Jusqu’à une date récente, quand on évoquait la littérature syrienne, on avait en tête immanquablement les poètes Adonis (à l’état civil Ali Ahmed Saïd Esber, né en 1930à Qassabin, près de Lattaquié) et Nizar Qâbani.Le premier est toujours de ce monde et n’ pas manqué de soulever maintes controverses et son œuvre d’une vertigineuse hauteur poétique au point qu’elle peut sembler parfois impénétrable avait autorisé qu’il serait le second Nobel du monde arabe après …Le second , Nizar Qabani né à Damas est mort en exil en 1998 est l’auteur d’une œuvre poétique dédiée à la femme et en même temps ancrée dans les drames du monde arabe. Il a également soulevé grimaces et controverses, en particulier par sa qasida : « Quand annoncera-t-on la mort des Arabes ».
Les révoltes populaires arabes peuvent résonner comme un écho, une réplique au cri solitaire du poète à l’époque. Rappelons-nous ce que proclamait Nizar Qabani :
J'essaie de dessiner des pays intimes avec ma poésie
Et qui ne se placent pas entre moi et mes rêveries
Et où les soldats ne se pavanent pas sur mon front.

(…) Mais je ne vois que des poèmes léchant les bottes du Khalife
pour une poignée de riz... et cinquante dirhams...
Oh mon pays, ils ont fait de toi un feuilleton d'horreur
Dont nous suivons les épisodes chaque soir
Comment te verrions-nous s'ils nous coupent le courant ?

On croirait ces derniers vers écrits aujourd’hui au cœur de la tourmente tragique de la Syrie.
La parole d’Adonis était fortement attendue sur le drame qui bouleverse son pays. Il ne pouvait rester silencieux. A la veille où le poète recevait le Prix Goethe, il avait surtout élargi son propos à l’ensemble des dirigeants du monde arabe en les accusant de «ne laisser derrière eux que ruines, arriération, amertume et torture. Ils ont accumulé du pouvoir. Ils n'ont pas bâti une société. Ils ont fait de leurs pays des espaces de slogans dépourvus de tout contenu culturel ou humain.». A sa manière, il s’est adressé à Bachar Al Assad, dénonçant la faillite du parti Baath qui « n'a pas réussi à rester prédominant par la force de l'idéologie, mais grâce à une main de fer sécuritaire." Il fustige la répression en restant convaincu que la violence « ne peut durer car aucune force militaire aussi puissante soit-elle ne peut vaincre le peuple, aussi désarmé soit-il". Dans ce message, il appelle également à la nécessaire modernisation du régime qu’il exhorte à « remettre la décision au peuple » et met en garde l’opposition des influences religieuses. « Le révolutionnaire littéraire » reste en conséquence partisan d’une réforme raisonnable et non imposée de l’extérieur…
Que dire de la nature et de l’évolution en général de la littérature syrienne ? La Nahda arabe (c’est Alep que fut fondée en 1712 la première imprimerie arabe) est grandement redevable aux écrivains et intellectuels syriens aux origines culturelles et religieuses diverses. Avec Chakîb al-Jâbiri (Fringale, 1937), le roman s’est ouvert aux questions de la vie sociale. Il puisera également ses sujets dans la politique avec Muta' al-Safadî (la Génération du destin, 1960) et Fâris Zarzûr (Les A-sociaux, 1971). Avec Hanna Mina Hannâ Mîna, chef de file des écrivains réalistes (la Voile et la Tempête, 1966), s’imposera la représentation des petites gens dans le roman et la nouvelle. Mohamad al-Maghout s’illustrera par le vers libre dans la poésie. Dans un pays officiellement engagé durant des décennies dans une voie de développement national, la littérature avait pour tâche d’accompagner sur le mode du réalisme-socialiste cette marche vers des lendemains qui chantent. Dans cette littérature dite « engagée », le culte du héros positif était de rigueur. Les œillères dogmatiques s’avéreront insupportables par la suite. Aussi quelques auteurs syriens, instruits par le désenchantement arabe après la défaite de 67, ont pu trouver une alternative au dogme en s’orientant vers le réalisme merveilleux mis à l’honneur par les romanciers latino-américains. C’est le cas de Walîd Ikhlâsî (le Rapport, 1974), Haydar Haydar (Festin pour algues marines, 1983), et Salîm Barakât (Les Seigneurs de la nuit, 1985).
Il faut d’abord préciser qu’en Syrie, d’ailleurs comme tous les autres pays arabes, l’expression littéraire se déroulait sous le signe du fameux tryptique des tabous : le sexe, la politique et la religion. Avec en Syrie, l’existence d’une censure officielle qui relève d’un triple niveau. Selon Hassan Abbas, critique et chercheur : « l’Union des écrivains arabes pour les productions littéraires, le ministère de l’Information pour les écrits politiques et sociologiques, et le commandement national ou régional du Parti Baath pour les livres qui causent problème ou susceptibles de poser problème. Cette dernière instance la plus haute. Quant au niveau policier, c’est une censure post-production. Elle frappe des livres qui sont édités à l’étranger et qui arrivent d’une manière ou d’une autre dans les librairies ». Autre phénomène insidieux et non moins mutilant, fruit de la culture de la peur, c’est l’autocensure car souvent les auteurs sont convoqués et interrogés.
Les premiers frémissements du renouveau littéraire syrien - après la mort de Hadad Al Assad et le Printemps de damas raté au début du nouveau millénaire - viendront Les nouvelles Shéhérazade selon le chercheur Hassan Abbas. Notamment avec » Kama yanbaghi li nahr (« Comme il faudrait pour une rivière » de Manhal al-Sarraj. C’est un récit allégorique tissé des souvenirs de la romancière ; enfant elle fut témoin de la répression qui s’était abattue sur Hama après le soulèvement violent des islamistes. Interdit, le roman interdit en Syrie, a été publié aux Emirats, à Chardja en 2003. Rosa Yacine (de Lattaquié, le fief des Assad et fille d’un chercheur communiste connu) dans son premier roman « Abanous », évoque le destin de cinq générations de femmes de la même famille sur la durée d’un siècle. Le roman a obtenu le deuxième prix du
Concours-Hanna Mina du meilleur roman, organisé par le ministère. Or, il fut partiellement censuré avant sa publication… Samar Yazbek quant à elle a du publier ses deux romans : « Tiflatas-Samaa » (« La Fille du ciel ») et « Salsal » («Argile») à Beyrouth. Son dernier roman « Odeur de cannelle » doit paraître prochainement en français et en italien. Dans son « Journal de Damas », Samar Yazbek écrit : « Je me glisserai dans le sommeil des assassins et je leur demanderai : Avez-vous bien regardé leurs yeux, quand vos balles se sont approchées de leurs poitrines ? Avez-vous aperçu le trou de la vie ? Avant que le ciel de Damas ne vire au bleu sombre, ils regardent les doux cercles rouges autour de leurs fronts et de leurs ventres, là où les fenêtres de nos regards s’arrêtent. Ici, à Damas, là où s’endormiront bientôt les yeux des assassins, là où nous resterons à veiller l’angoisse, la mort n’est pas une question, c’est une fenêtre qui s’ouvre sur de nombreuses questions. » Il faudra attendre 2007 pour découvrir une relation du monde carcéral syrien avec la parution de « La Coquille » (Sindbad, Actes Sud) de Mostafa Khalifé. C’est le Journal d’un d’un écrivain syrien qui a passé treize ans dans les prisons du régime. Arrêté déjà en 1979Appartenant à une famille chrétienne grecque-catholique , proche lui-même d’un parti d’extrême gauche, il fut arrêté à l’aéroport de Damas (à son retour de France où il effectuait des études de cinéma ) et accusé d’être, contre toute vraisemblance, membre du mouvement des Frères musulmans ! Ce récit, qui se présente comme un journal, restitue sous une forme légèrement romancé, les choses bues et entendues par le narrateur. Sans pathos, avec sobriété, les scènes qui se succèdent donnent à voir à la fois la barbarie des geôliers et le processus de déshumanisation des détenus, et par-delà de la société elle-même. A son tour, Yassine Hajj Saleh, incarcéré durant 15 années, publie « Sourya min al-Zhil, Nazharat dakhil as-Sandouk al-Aswad «, « La Syrie de l’ombre, regards à l’intérieur de la boîte noire » (2010). Il est depuis le début l’une des voix de la révolte syrienne .Khaled Kalifa (Alep, 1964), scénariste réputé de plusieurs films et séries télévisées, fondateur de la revue culturelle, Aleph, auteur de plusieurs romans qui l’ont placé parmi les écrivains syriens les plus reconnus, vient de donner avec Madîh al-karâhiya ( « Eloge de la haine ») sont son maître livre (Dar al-Adab, Beyrouth 2008 et Sindbad Actes-Sud, 2001).C’est une jeune syrienne d'Alep, élevée dans la plus pure tradition musulmane, croit trouver sa liberté en rejoignant un mouvement fondamentaliste qui l'initie aux luttes jihadistes. De l'embrigadement volontaire à la prise de conscience en passant par l’épreuve prison, Khaled Kalifa restitue, à travers ce parcours et sa confrontation contradictoire à l'altérité, l'affrontement entre les deux forces, l'islamisme et le régime hégémonique, qui ont ravagé la Syrie durant les années 1980.Un roman décapant qui bouscule l'amnésie ambiante et la culture de l’oubli dans lesquelles se sont longtemps repliés les Syriens. « Eloge de la haine » peut et doit se lire également, loin des volontés de puissance, comme un chant pour la tolérance et la différence dans la liberté et la dignité humaines.


A.K.


mardi 7 juin 2011

Lella et les Autres



A l’heure ou les pays du Maghreb sont en pleine mutation, un monument dressé à la mémoire maternelle en un recueil de textes réunis par la romancière Leïla Sebbar, « Ma mère » (coordonnés par Behja Traversac, Chèvre-Feuille étoilée) donne la mesure de sa prégnance et sa permanence au cœur des sociétés maghrébines. Ce sont exclusivement des récits d’homme, dessein avoué de l’initiative. Par-delà les récits intimes, les portraits subjectifs divers, « Ma mère » nous apporte de précieux éclairages historiques sur des moments de la colonisation et de son ébranlement. Moments de rupture, d’engagements ou se mêlent également des naufrages de l’histoire. Mosaïque de traversées du miroir ces récits ont en commun que leurs auteurs sont tous nés au Maghreb, dans des cultures, des langues et des religions différentes et ont surtout tous, en partage, l’usage du français. Au total une trentaine de signatures d’Algérie, du Maroc et de Tunisie, de générations différentes, parmi lesquels les Algériens sont les plus nombreux. Sophie Bessis qui signe la préface annonce la couleur : « Contrairement à quelques solides stéréotypes, les mères « indigènes » ne sont pas forcément les plus soumises. Celles d’origine corse, ou espagnole, pourraient parfois les envier. Car il y a aussi les mères hardies, libertaires, souvent fouettardes celles-là. Elles peuvent être analphabètes, elle ne sont jamais incultes ». Elle peut aussi trôner, comme la « Lella « de Djilali Bencheikh. Divinité domestique dont l’autorité était incontestable et incontestée qui a une opinion à propos de tout, obéissant aux pulsions de son cœur. Mais au pays des origines, c’est le foie qui est le siège de l’affection, rappelle Djilali Bencheikh, avec humour. Arezki Metref de son côté nous pose derechef la question qui peut tuer, si souvent esquivée parce que dérangeante pour nous - : « Ma mère avait-elle un corps ? J’ai peine à l’imaginer femme. Toujours sobrement vêtu, en hivers, elle superposait les robes. La sédimentation éloignait le corps en lui conférant sacré ». Dans « Les silences de ma mère » il trace un portait tout en retenue, à l’image de l’objet de son récit. Les silences de la mère témoignent de souffrances dont l’origine est à rechercher dans les tréfonds de l’histoire, dans les fils qui remontent à la tragédie d’Icherriden en Kabylie durant la Conquête française. Cette mère qui « a passé sa vie a proximité de l’écriture » en portait el signe. Dire sa mère, c’est aussi avouer une part intime de soi-même. Sans dérobade, A.Metref s’explique courageusement. Il lit sa distanciation des choses comme une signature de la mère, subtil équilibre qu’elle lui a enseigné : marcher à la même hauteur que les autres. Nourredine Saadi qui n’était « vieux que de trois ans « quand sa mère est morte, ces phrases cristallisent une confusion des temps qui programment une mort refoulée. Et partant un manque effroyable, « un trou de mère, tout à fait comme on dit un trou de mémoire car je n’ai rien , aucun souvenir intime , personnel, de ma mère, ni sa voix, ni son visage, ni son odeur, ni la douceur de son sein, ni le goût de son lait, ni la trace de sa caresse sur ma peau, ni, ni…Je ne me souviens de rien… ». Et pourtant, c’est encore une manière de souvenir. Grâce à une photo, portait en buste de ma mère, prise quelques jours avant sa mort.
C’est cette photo tant reproduite que l’auteur portera sur lui au gré de ses errances. Comme un talisman. Nourredine Saadi est aussi sociologue, il emploie une expression plus savante : objet transitionnel. Tout simplement, le chiffon, le bout de vêtement, le doudou. Objet quasi-magique qui calme les angoisses et recompose le monde révolu. Dans le cimetière de la capitale de l’Est algérien repose la mère très tôt disparue. Lors d’un retour, le « point aveugle » s’ouvre. Les pas conduisent l’écrivain à la tombe de la mère. Emportant un fragment de marbre de la tombe (un séisme y était passé), il commandite qu’on y appose à la place une forme de livre pour la protéger des grands vents ... C’est un peu aussi le cas dans le témoignage de Lazhari Labter. Une mère nommée par son prénom qui tient à la fois de la fleur et de la chance : « Zohra comme une rose en son jardin » dans cette oasis où elle cultivait son jardin comme un bout d’Eden en dépit des guerres, des famines, des épidémies. Le regard d’un fils peut être négligeant. Il faut le recul du temps pour soudain lire sur son visage reproduit par une photo la tristesse des yeux dans la « beauté des femmes sahariennes, alchimie bérbéro-hilalienne ayant opéré depuis le XI è siècle ».
Hélas, la mère n’est plus, trop tard pour obtenir une explication de vive voix sur les profondeurs de cette tristesse. Raconter sa mère, c’est affronter un cataclysme intime : la perte de la mère, dès la petite enfance. C’est aussi le destin commun du poète tunisien Tahar Bekri qui avec des accents d’une grande authenticité cette blessure inguerissable.
Benamar Mediène dans « Rahma, ma mère », évoque cette « mémoire de l’enfance agitée dans un entre-deux de clair et d’obscur » d’où se détache l’image d’une mère « césure entre l’avant et l’après », telle une « épiphanie prophétique » ayant traversé la mer pour débarquer au lendemain de la deuxième guerre mondiale (accomplie par le père) dans un Port-Vendres sous un bombardement de D.D.T. à l’usage de ces visiteurs singuliers. En même temps point de départ dont la mère s’emparera et « ne négociera plus jamais ». L’enfant aura en quelque sorte deux enfances, celle de M’sirda la brûlante en Oranie et celle de Rochefort en Charente-Maritime où « l’eau qui coulait à volonté du robinet captivait ma mère » écrit Benamar Mediène. L’histoire, ou plutôt les histoires racontées par Boualem Sansal sont pathétiques. Dans son cinéma intérieur, le romancier a fait de la rencontre avec sa mère « un film à la hauteur de l’évènement ». Dans ce film, il y a : un certain Albert Camus. Il habitait trois ruelles plus bas » Ceci est dans le film tourné dans la tête. La réalité est plus prosaïque et touchante. C’est l’histoire d’un enfant et de ses frères qui mirent tant d’années pour devenir « enfin les enfants de notre mère ». « Aujourd’hui ma mère est morte ou peut-être demain, je ne sais plus «. Ce sont les premières lignes du roman « L’Etranger » d’Albert Camus. C’est l’incipit de « L’Etranger » qui ouvre aussi le texte de Mourad Yelles. Dans La Passagère, il restitue, par le biais d’une déambulation poétique à travers Venise « les échos délicats de Ziryâb » mêlés aux « fureurs romantiques de Beethoven ».La Passagère est cette « Roümya » qui osera sortir de son monde d’origine pour épouser, par amour, un autre. Double défi pour celle qui tentera d’apprivoiser de « farouches gutturales ». D’un chantier à l’autre : enseignante durant la colonisation, chargée plus tard à l’indépendance de « reconstruire le collège détruit par la haine insensée de ses compatriotes ». Mais la bêtise fera bien vite passer par perte l’engagement, tournant une page qui s’écrira sans cette « passagère ». En nommant Venise et ses lieux emblématiques, Mourad Yelles nomme l’exil et le royaume élu de sa mère. L’absence rimant avec renaissance. A chaque fils sa version de La Mère, haute en couleur, en marge du tragique, tout simplement resplendissante de séduction (« Le maillot noir » de Guy Sitbon, né à Monastir en Tunisie, anticolonialiste et journaliste de renom) ou d’une terrible cocasserie. Telle celle de Magyd Cherfi, la « Toulousaine », dans « Le regret de ma mère », qui tenait son fils par le triptyque : aliment, bises et baffes » tenant le football comme la suprême des diableries, et élevant un culte sans nom aux bienfaits de l’instruction, surtout pour les enfants de ces quartiers dits « sensibles ». Voyage dans l’inconnu au sens propre d’Ahmed Kalouaz arrivé en famille en « fond de cale » qui adjure : « Mère chante-moi la chanson » la mère chez laquelle : « on ne parle pas de poésie, mais d’appétit, de santé, de la vie comme elle va ». La maman de Mohamed Kacimi, « demandait « les vêtements de ses enfants à « Madame la redoute » et qui fera pas moins de dix-sept pèlerinages à la Mecque et qui n’acceptera pas de désavouer son fils, auteur d’un premier roman sulfureux, issu d’une grande famille des Hauts-Plateaux à l’enracinement religieux séculaire et rigoriste. Jean Daniel qui se passe de présentation, natif de Bida, nous livre dans un bref texte, « Je hais les murs », le secret lointain de son engagement. Le chagrin de sa mère de voir sa terrasse obstruée par une élévation de deux étages de la maison du voisin. La terrasse qui donnait vue sur « la partie magique de l’atlas tellien qui domine les plaines de la Mitidja égale».
Ma mère nous apporte également de précieux éclairages historiques sur des moments de la colonisation. Moments de rupture, d’engagements ou se mêlent également des naufrages de l’histoire. En cela, il y a des pages hautement pathétiques. « La Afrancesada », de Bernard Zimmermann, né et ayant enseigné à Oran jusqu’en 1966, nous relate la douloureuse « intégration » d’une mère d’origine espagnole, restée cependant étrangère aux yeux de certains membres de la famille du mari. La francisée retrouvera sa langue maternelle sur la fin de sa vie, ouvrant « la cage à sa captive espagnole ». Ainsi nous dit son fils : « L’Arabe humilié et les fleurs tranquilles peuvent représenter simplement les deux pôles de son être : la révolte et la joie. ». C’est encore davantage qu’une simple révolte morale chez « L’aadjouz », la mère de Georges Morin, cette native des Hautes-Pyrénées, à l’enfance déjà éprouvée, devenue infirmière, s’installera un juillet 1926 en la bonne ville de Constantine.
Elle y vivra jusqu’en 1979, approchant les 80 ans, enracinée dans un peuple pour lequel elle s’était dévouée. . Il n’est pas étonnant que le fils anime « Coup de soleil » dont l’ambition est de mieux faire connaître en France le Maghreb, les Maghrébins et leur apport historique et contemporain à la société française. Autant de scènes, instants et climats, pour reprendre les mots d’Alain Vircondelet qui égrène la formule inoubliée de sa mère : « Tant que le jour nous portera, on sera sauvé ». Lignes de mémoire disparates et de fractures encore indicibles qui par-delà les convictions intimes ou idéologiques, passagères ou durables, restituent cependant des portraits maternels d’une grande et irrécusable humanité.

A.K.

samedi 28 mai 2011

Le roman que n’a pas écrit Naguib Mahfoud

Le roman que n’a pas écrit Naguib Mahfoud


Quel roman aurait écrit Naguib Mahfoud sur l’Egypte d’aujourd’hui s’il était encore de ce monde ? La question pour sembler saugrenue n’est pas illogique. Car il avait consacré précédemment au règne de chacun des deux prédécesseurs de Hosni Moubarak un roman. A Nasser : ‘’Karnak café », écrit en 1971 sous Sadate. Naguib Mahfoud, avec son art de raconter une histoire, y solde ses comptes avec l’ère nassérienne. Marquée par une réelle ferveur révolutionnaire au début de son avènement elle se dénature progressivement et se corrompt moralement de l’intérieur en laissant s’instaurer la suspicion, l’exclusion et la répression. Au prétexte qu’on ne doit parler que d’une seule voix car l’ennemi fait planer sa menace sur le pays. Il faut le dire, à l’époque, ce n’était de simples fantasmes. Mais à grands renfort de discours triomphalistes, le régime devient aveugle idéologiquement et cruel bureaucratiquement en broyant ceux-là même qui croient en lui. Quand l’ennemi décidera de frapper, le régime s’écroulera, impuissant, victime de ses illusions et de son arbitraire. Sans phrases ronflantes, Mahfoud retrace le désenchantement d’un groupe de jeunes sincèrement idéalistes qui se retrouveront humiliés, trompés et désabusés par un manipulateur de la police politique Naguib Mahfoud dissèque dans « Karnak Café » les « maladies infantiles » du nassérisme qui ont conduit à sa défaite de Juin-67. Mais le mythe de Nasser a survécu à son naufrage politique. Dans les manifestations populaires qui embrasent actuellement l’Egypte, il n’est pas étonnant de voir ça et là dans la foule ses portraits brandis. Si ses Moukhabarates n’étaient pas des tendres, Nasser n’avait jamais fait tirer sur son peuple ou l’affamer. Il avait incarné un rêve de liberté qui n’avait pas tenu toutes ses promesses. Il est mort cependant adulé par son peuple. Ismaïl al-Cheikh, Zeinab Diyab et Helmi Hamada, les héros tragiques de ’’Karnak café’’ doivent être aujourd’hui à Maydène Ettahrir.
« Le jour de l’assassinat du leader », roman court, (ou plutôt une longue nouvelle écrit en 1989, sous Hosni Moubarak) raconte l’histoire d’une famille accablée par les conséquences de l’Infitah inauguré par le président Sadate. L’Egypte eut pour ainsi dire, son 5-Octobre en 1978 avec « les émeutes du pain ». Et, on sait comment finit Naguib Mahfoud, excelle à décrire les affres du petit peuple. Il a campé des personnages si vrais qu’ils ont fini comme par servir de modèle aux vivants. Après une parenthèse faite de récits métaphorique sur la revendication d’indépendance nationale au travers d’une plongée historique au temps des pharaons, Naguib Mahfoud, il donna vie des œuvres moulées dans l’écriture réaliste, voire avec notamment Le Nouveau Caire (1945), Le Passage des miracles (1947) et Vienne la nuit (1949) –dans lesquels il a peint avec profondeur et couleur la composante sociale du Caire au début du XXe siècle. Ils furent suivis en 1956-1957 par la fameuse Trilogie de mil cinq cent pages comprenant L'Impasse des deux palais, Le Palais des désirs et Le Jardin du passé. Dans cette vaste fresque historique il retrace le parcours de trois générations de la révolution nationale de 1919 à l’agonie de la monarchie. C’était la saga d’une famille, celle-ci bourgeoise cairote qui assiste à la disparition de l’Egypte traditionnelle et doit se prononcer face à des choix historiques cruciaux pour l'avenir de la nation. En 1959, Naguib Mahfoud publia-en feuilleton dans les colonnes d’Al-Ahramh - Les fils de la Médina. L'ouvrage fut stigmatisé par Al Azhar. Œuvre pharaonique que celle de Naguib Mafoud, tissée de correspondances entre fait littéraire et effets de l’histoire, l’osmose qu’elle peut atteindre parfois avec son présent et ses résonances dans le futur. Et bien que n’ayant rien d’un radical en politique et comblé d’honneurs, le vieil homme eut des principes et sut dire son fait au Prince restant fidèle aux plus humbles.
Le peuple égyptien, il faut lui rendre justice , a expérimenté, pour ainsi dire, en « leader », souvent à ses dépens, maintes percées et maintes mésaventures historiques : la lutte pour son indépendance nationale la « révolution de juillet », l’économie étatisée, la prépondérance de la classe militaire, les ravages des moukhabarates ; les guerres avec Israël, les défaites militaires, la « pax americana »…l’irruption de l’intégrisme, l’Infitah , (le mot arabe pour libéralisme) les dénationalisations, privatisations, les émeutes de la faim, les catastrophes naturelles et celles qui ne l’étaient guère, l’assassinat d’un président et la question cruciale succession de la démocratie et de la justice sociale et de l’alternance en république… , Mais ne dit-on pas de l’Egypte qu’elle est la mère du monde, Oum Eddounia ?
Sur ses vieux jours, Naguib Mahfouz , le seul Nobel de littérature à ce jour, fut lâchement agressé par un illuminé. A sa mort, Moubarak lui fit des funérailles nationales.
Aujourd’hui le raïs Moubarak , vieilli, usé par l’exercice du pouvoir, est dans l’œil du cyclone, et one sait par quelle porte il sortira de l’actualité . Naguib Mahfouz n’ pas écrit « L’automne du patriarche ». C’est son homologue du Nobel le Colombien Garcia Marquez qui l’a signé. Mais Naguib Mahfouz nous aurait sûrement étonnés par le roman que nous ne lirons pas.

A.K.

C’était au milieu des années soixante-dix -quand l’utopie avait le goût du possible- que j’ai connu Mohamed Dorbhan. Dans le creuset de cette effervescence, en ces temps, il faut l’avouer, la langue de bois passait avec les fulgurances révolutionnaires. Lui en souriait.Mais nul ne pourra récuser la ferveur, la sincérité, et même si le mot paraît grandiloquent, la pureté qui faisait battre le cœur de cette génération post-indépendance. Mais les rigueurs de l’ostracisme du pouvoir et l’ossification de la vie politique au début des années quatre-vingt ont tôt dispersé et gâché toute une génération bourrée de talents et tout en désintéressement.
Au moment, où à elle allait donner la pleine mesure de ses capacités, la barbarie l’a foudroyée. Tel fut le destin tragique de Mohamed Dorbhan , Allaoua Aït-Mebarek
et Djamal Derraza , tous trois journalistes au « Soir d’Algérie » ainsi que de nombreux autres citoyens qui étaient de passage dans le quartier du 1er-Mai emportés dans un attentat le Onze février 1996.
Mohamed Dorbhan , journaliste, caricaturiste, graphiste baignait donc dans les signes scripturaires et graphiques. Féru de littérature, il était naturel qu’il aille plus loin que cette littérature de l’éphémère que serait le journalisme .Il a laissé un le manuscrit d’un roman. Pour le quinzième anniversaire de sa disparition, par la fidélité à sa mémoire et par le travail patient de l’ami et éditeur Abdallah Dahou, ( Arakom) , son roman sera sauvé de l’oubli. Ce 11 février prochain les lecteurs algériens ont rendez-vous avec Mohamed Dorbhan. C’est un roman posthume que le lecteurs auront entre leurs mains. Œuvre posthume et définitivement close, comme achevée, y compris dans ce qui, dans l’intention de son auteur restait à parfaire. L’auteur ne sera pas là pour sacrifier aux questions, aux interrogations, au plan com, selon l’usage d’aujourd’hui qui accompagne nécessairement une publication. Encore moins de séance de dédicace. Mohamed Dorbhan a tracé les dernières lettres de son roman, récit, un 14 juillet de l’an mil neuf quatre vingt neuf. On peut soupçonner dans cette date un clin d’œil symbolique à l’histoire. Et de l’histoire, il n’en est que question dans ce récit. A la fois polyphonique dans ses séquences à multiples ressorts, pareilles à ces poupées gigognes russes (dont il est question quelque part dans le texte lui-même) et cependant racontés d’une seule traite, d’un même souffle sur plus de deux cents pages par la même « voix ». Omnipotente, omnisciente. Un vrai vertige verbal, que l’on peut comparer à un oued déchaîné, tumultueux, dont les flots décapent sur leur passage ce qui sert de décor ou d’artifice. Que l’on ne s’y méprenne point, le tumulte de l’énonciation n’exclut pas la maîtrise de l’écriture. Mohamed Dorbhan a vraisemblablement commencé son roman au lendemain des journées d’émeutes populaires d’octobre 1988. Le récit se clôt quasiment une année après. Entre le temps de l’utopie du changement radical et de la déconvenue publique, l’illusion lyrique aura été de courte durée. Et comme on le sait, pour les pouvoirs établis, les meilleures plaisanteries sont les plus courtes. D’ailleurs, l’auteur évoque ces journées héroïques et rares dans l’histoire d’un peuple de façon évanescente. « Dans cette grande patrie que n’associent que le despotisme des roitelets, le triomphalisme des journaux et le prix de la farine », les jeux sont faits. « Oui, ce furent de belles journées qui, noyées dans le hurlement des torturés, changèrent le cours des jours et le peuple de la ville fit semblant d’avoir oublié le massacre et ici les marchands de vent ne tarissaient pas d’éloge, criaient victoire et s’excusaient de ce petit bain de sang hélas malheureux mais nécessaire…»…, et les choses, petit à petit et progressivement, Le simulacre de changement ne rend que plus désespérant le cours des jours : («avec les fusils de l’indépendance, on a maté la rébellion »). C’est un monde encore plus clos, étouffant sous la canicule et la poussière, livré aux manipulations les plus sordides. Où rien n’étonne : le vrai, la vraisemblance ne fait pas partie du code social. Tout a commencé quand Salaheddine Djoudi, « un flic rêvasseur », est chargé d’une mission impossible.par un improbable commissaire. En fait, en guise d’enquête, ce sont les rêvasseries douces-amères et la passion amoureuse pour « Aïcha la tueuse » de l’inspecteur qui constitueront l’essentiel des péripéties. Les hauts faits de ce dernier, pourvu d’un prénom mythique, consisteront en une navigation triangulaire qui le conduira de son bureau du commissariat qui donne sur la mer, place « Halladj », au bar « La Sirène» qui change d’enseigne au gré de l’histoire du moment. Alors qu’il doit enquêter, préfère philosopher. Ses enquêtes, il les consacre donc aux recherches mythologiques helléniques et autres. « La réalité et les légendes étaient liées par d’invisibles et inaltérables filins ». Et vogue la galère de l’imaginaire et de l’érudition. Plongée dans des référents historiques où défilent les anecdotes les plus folles et les personnages les plus hauts en couleur. A partir de là, Mohamed Dorbhan nous entraîne dans une cavalcade épique qui traverse au galop les époques et les contrées les plus lointaines, avec leur lot de gloire et de mystification. El Hallaj, poète mystique soumis à la question et au martyre éclaire une quête désespérée de pureté qui fermente paradoxalement dans la tête d’un serviteur de l’ordre s’élançant d’un lieu de perdition sur le tapis volant de son imagination. « Face à l’absurde, il restait la folie ». le roman fait la place belle aux digressions historiques qui peuvent paraître comme saugrenues parfois dans la progression du récit proprement dit, il dénote un sens aigu du détail et de la description qui peut confiner à la virtuosité (le passage consacré à la miniature ou la scène du suicide ratée de l’inspecteur, par exemple). Par contre, les personnages en-dehors de Aïcha et du commissaire, et dans une certaine mesure « l’homme à l’astrolabe » restent des silhouettes, sinon, et c’est inévitable, des caricatures définitivement figées. La mort n’aura pas donné à Mohamed Dorbhan l’occasion de remettre son ouvrage sur le métier. Comme sa mort, son œuvre est irréversible. La première n’est pas de l’ordre du malentendu. Selon Shakespeare :« La vie est une histoire racontée par un idiot, pleine de fureur et de bruit, et qui ne signifie rien » ? En même temps que dans ce rien se joue la totalité du destin humain. Celui qui connaissait un tant soit peu Mohamed Dorbhan reconnaîtra derrière le narrateur son humour aiguisé. Le « Minotaure », cet univers à la marge est un condensé en fait de la normalité en usage. Dans ce monde à ciel ouvert, tout est fermeture, la seule épopée est sur le front de la lutte contre la pénurie. Et le fléau des mouches. Leur traque est devenu un sport national et un motif de méditations philosophiques dans un univers où « se volant les uns et les autres, tout le monde à la fois finissait par rentrer dans ses comptes ». A cette écriture sarcastiques , succèdent des passages tantôt épiques : quand il évoque par exemple, l’exil à Cayenne, la saga des raïs, le naufrage de la flotte et la défaite de Charles Quint sur les rivages algérois, les conquêtes et les rapines coloniales – tantôt lyriques qui humanisent cet inspecteur déboussolé mais gardant au plus profond de lui quelques braises de lucidité et de dignité. C’est un roman d’éclaireur qui ne voit la lumière du jour que vingt ans plus tard. Miracle, il ne souffre pas, comme on peut le craindre en certains cas, d’anachronismes. Le secret de jouvence est dans le parti pris (le lecteur le vérifiera aisément) de ne pas raconter une histoire selon les canons romanesques traditionnels (aujourd’hui de retour) mais dans le recours aux procédés de la tragédie en ne craignant d’y insuffler une bonne dose d’humour et de verdeur langagière. Et les tempêtes populaires qui secouent les pouvoirs dans le monde arabe ravivent, selon le mot de A.Dahou, « la cicatrice d’Octobre ». Durant toute la lecture du roman, m’accompagnait le sourire tranquille et de Mohamed Dorbhan. Témoin lointain au roman cinglant. « La mer, toujours la mer, éternellement la mer ».

A.K.

Mohamed DORBHAN: Les neuf jours de l'inspecteur Salaheddine
Arak Editions, 2011

dimanche 10 avril 2011

Ainsi parlait Césaire




Aimé Césaire, le père de la Négritude, ou plus simplement « Papa Aimé » comme l’appelaient affectueusement les Antillais, est entré enfin au Panthéon de la nation française. Symboliquement. Sa dépouille mortelle repose toujours dans sa terre natale, la Martinique à laquelle il a voué sa vie et son génie sans frontières. Il a rejoint, notamment, l’un de ses inspirateurs, Toussaint Louverture, l’apôtre précurseur du combat contre l’esclavagisme et le colonialisme. Quel destin et quel chemin, tout en droiture et en lucidité jusqu’au crépuscule de son existence. Ne cédant ni à la gloriole ni aux honneurs. Aimé Césaire est resté un humble, frère des hommes, surtout ceux qui ont à souffrir de l’esclavage, du racisme et de la discrimination sous toutes formes. Ce Martiniquais, était né dans une famille pauvre et nombreuse.
« Qui suis-je? Qui sommes-nous? Que sommes-nous dans ce monde blanc?» Qu'est-il permis d'espérer?»Voilà les trois questions essentielles qu’il se posera avec ses compagnons les plus proches, tels Léopold Sedar Senghor, Birago Diop et Léon Dumas quand il débarque en France au début des années trente. Il découvre une métropole encore dans l'exaltation de sa mission civilisatrice avec l'Exposition coloniale et la commémoration du rattachement des Antilles. L’étudiant brillant mais tourmenté, était révolté par la condition humiliante faite à sa terre d'origine et plus encore par le drame subi par le continent africain. Il dira que Rimbaud énormément compté pour nous, parce qu'il a écrit: «Je suis un nègre.». Ce qui n’est étonnant de la part de ce dernier : à quatorze ans à peine, il avait consacré un poème à « Jugurtha », longtemps escamoté dans l’historiographie littéraire officielle. D’autres figures ont nourri la prise de conscience de Césaire et de ses compagnons : « Langston Hugues et Claude McKay, les nègres américains ont été pour nous une révélation. Il ne suffisait pas de lire Homère, Virgile, Corneille, Racine... », dira-t-il dans un livre d’entretien « Nègre je suis, nègre je resterai » (avec Françoise Vergès, Albin Michel 2005). En vers, il écrira : « Et l'on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et on nous vendait sur les places et l'aune de drap anglais et la viande salée d'Irlande coûtaient moins chers que nous ". Pour Césaire, il fallait de toute urgence retrouver le point d'origine de l'homme noir, se dépouiller des oripeaux du paternalisme et mettre un terme à l'inféodation séculaire.et commencer à opérer le changement dans l’art de la parole et de l'écriture poétique en rupture avec la " poésie de décalcomanie " en vogue dans ses Antilles natales où l’exercice du sonnet passait pour une réussite d’ assimilation. Un mot qui allait devenir emblématique sera le mot de passe de la quête et de la conquête identitaire: négritude. Il fait partie aujourd’hui des évidences culturelles. Mais il y a soixante ans, " le fait simplement d'affirmer qu'on est nègre était un postulat révolutionnaire «, précisera Césaire plus tard en ajoutant cette réflexion on ne peut plus actuelle : « Les Français ont cru à l'universel et, pour eux, il n'y a qu'une seule civilisation: la leur. Nous y avons cru avec eux; mais, dans cette civilisation, on trouve aussi la sauvagerie, la barbarie. Ce clivage est commun à tout le XIXe siècle français. Les Allemands, les Anglais ont compris bien avant les Français que la civilisation, ça n'existe pas. Ce qui existe ce sont les civilisations ».

Son livre fondateur « Cahier d'un retour au pays natal » vibre de versets qui décideront du destin de toute la littérature africaine d'expression française. Frantz Fanon rapporte dans « Peau noire masques blancs qu'une femme s'évanouit lors d'une conférence d'Aimé Césaire tant son français était " chaud "…
Il est ce " brasseur de souffrance et prenant sur lui tout ce sang, il s'affirme fondamentalement solidaire de tous les peuples piétinés ". Joignant l'acte à la parole, il s’est jeté dans le combat en entrant en politique pour la dignité de ses frères. Pour mémoire son « Discours sur le colonialisme » en 1950 : « On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemin de fer… Moi je parle de sociétés vidées d'elles-mêmes, de cultures piétinées, d'institutions niées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties ". Autant de paroles qui se conjuguent avec l’ébranlement d'un vaste mouvement émancipateur des peuples humiliés à la recherche d'un nom pour leur patrie comme le prophétisais son contemporain Jean Amrouche.
« Le surréalisme nous intéressait, parce qu'il nous permettait de rompre avec la raison, avec la civilisation artificielle, et de faire appel aux forces profondes de l'homme. » dit-il. Mais, tenant en horreur les chapelles et les dogmes, il refusa de se laisser inféoder par le surréalisme. Et cela remontait à loin comme cette anecdote en témoigne : « J'ai toujours été connu comme un rouspéteur. Je n'ai jamais rien accepté purement et simplement. En classe, je n'ai cessé d'être rebelle. Je me souviens d'une scène, à l'école primaire. J'étais assis à côté d'un petit bonhomme, à qui je demandai: «Que lis-tu?» C'était un livre: «Nos ancêtres, les Gaulois, avaient les cheveux blonds et les yeux bleus...» «Petit crétin, lui dis-je, va te voir dans une glace!» Ce n'était pas forcément formulé en termes philosophiques, mais il y a certaines choses que je n'ai jamais acceptées, et je ne les ai subies qu'à contrecœur ». A propos de surréalisme, il faut cependant savoir qu’André Breton parmi les premiers a dit a fait son éloge « Aimé Césaire est un Noir qui est non seulement un Noir mais tout l'homme, qui en exprime toutes les interrogations, toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases et qui s'imposera de plus en plus à moi comme le prototype de la dignité ". C'est contre l'aliénation sous toutes ses formes qu'il mobilisa son énergie vitale. Ce que l'on qualifia chez lui de " contre-racisme " n'est que l'expression d'un humanisme incandescent car " le nègre, c'est aussi le juif, l'étranger, l'amérindien, le gitan, l'indien, l'analphabète, l'intouchable, le différent, le voisin… " précise Breton. Son œuvre poétique est à l'image d'un vaste village africain, tellurique, foisonnante, torride et sonore comme un tam-tam ponctuant peines et allégresses de la grande tribu humaine et portant surtout au monde la voix de " ceux qui n'ont inventé ni la poudre ni l'électricité ". C’est une vraie « arme miraculeuse » d’invention poétique massive. « Faire un village ou un poème est du même ordre », affirmait-il.
Homme d'engagement, Césaire était aussi celui des ruptures. Après un étroit compagnonnage avec le PCF, il se résolut à prendre ses distances en 1956 pour cause de tiédeur de ce dernier à l'endroit des questions nationales. Il adressa une lettre ouverte mémorable au dirigeant du PCF, Maurice Thorez. Il pouvait au demeurant faire montre de Sans de pragmatisme en défendant, par exemple, le " départementalisme " pour les Antilles dans l'attente d'une authentique autonomie, quitte à être voué aux gémonies par les partisans de l’indépendance…

La traite des noirs, les navires négriers, la ségrégation bestiale sont autant de fléaux qui appartiennent aujourd'hui à une histoire douloureuse. La décolonisation a fait son œuvre. Césaire fut parmi les premiers, notamment dans sa pièce « La tragédie du roi Christophe » (1963), à traiter du " soleil des indépendances " africaines : " la libération, c'est épique, mais les lendemains sont tragiques ".d’ajouter : « Nous protestons contre le colonialisme, nous réclamons l'indépendance, et cela débouche sur un conflit entre nous-mêmes. Il faut vraiment travailler à l'unité africaine. Elle n'existe pas. C'est effroyable, insupportable. La colonisation a une très grande responsabilité: c'est la cause originelle. Mais ce n'est pas la seule, parce que s'il y a eu colonisation, cela signifie que des faiblesses africaines ont permis l'arrivée des Européens, leur établissement. » Le constat de Césaire est étayé sans cesse par l'actualité.

Ainsi donc au soir de sa vie, Césaire n'a pas cessé de s'interroger et de nous interpeller : " A l'heure où nos identités, déçues par le mythe du progrès et dévastées par les faux universalismes, se réveillent, leur revendication ne peut-elle être que passionnelle et violente ? Affirmation de soi et négation de l'autre sont-elles inséparables ? « Peu m'importe qui a écrit le texte de la «Déclaration des droits de l'homme»; je m'en fiche, elle existe. Les critiques contre son origine «occidentale» sont simplistes. En quoi cela me gênerait-il? Il faut s'approprier ce texte et savoir l'interpréter correctement ». ".C’est la question – et le défi- lancé par le vieil homme à ses frères du Sud. Non sans interpeller l’Occident : « On peut toujours raconter n'importe quoi sur ce qui s'est passé: «Regardez dans quel état sont ces malheureux. Ce serait un bienfait de leur apporter la civilisation … les Européens croient à la civilisation, tandis que nous, nous croyons aux civilisations, au pluriel, et aux cultures ».Gageons que cette entrée symbolique d’Aimé Césaire au Panthéon, éloignera les vieilles lunes qui agitent les esprits chagrins.
Ainsi parlait Papa Aimé.
A.K.

samedi 26 mars 2011

Le cercle évanoui de la parole torride






Hamid Skif nous a quittés avant d’atteindre son soixantième anniversaire. Triste printemps qui a vu son retour d’exil définitif pour ses funérailles dans sa ville natale, Oran. Fort heureusement, il restera son œuvre multiforme qui embrasse plusieurs domaines de la création, de la poésie, en au roman, en passant par la nouvelle et les scénarios. Elle demande à être réunie, publiée et diffusée dans son pays. Quelques temps plus tôt, c’était Rachid Bey qui nous quittait discrètement, poète devenu rare, aux recueils inédits dont nous ne connaissons que des titres grâce à Jean Sénac. Ils ont fait tous deux partie de cette nouvelle « vague » de la poésie algérienne qui fit entendre ses coups de colère et sa rage d’espoir. Des éclaireurs en rébellion dont les destins se fracassèrent contre les murs de la bureaucratie culturelle où plus tragiquement finirent pour certains-dont Sénac le premier- , comme Youcef Sebti sous la lame des sicaires de l’obscurantisme. En bien des aspects, ces poètes (qui n’écrivaient pas dans la langue de leurs mères, leur a-t-on assez reproché –sic-) ont parlé précocement de la liberté de l’individu et du peuple. Autour de Jean Sénac, jusqu'à sa mort en 1973, s’était constitué ce que l'on a nommé, avec une pointe d'ironie, "le cénacle". Une mouvance - en fait informelle-de jeunes poètes mus par un même attachement à l'écriture, évoluant dans une sphère commune d'interrogations et d'inquiétudes. Ces poètes auraient pu demeurer dans un total anonymat si Jean Sénac ne les avait mis sous les projecteurs en publiant en 1971 son Anthologie de la nouvelle poésie algérienne, qui se présente à la fois comme essai et anthologie. Quelques uns de ces jeunes poètes, à la faveur d'un colloque culturel en 1968, avaient rendu publique un manifeste intitulé « Mutilation » où l'on pouvait lire : "P eut-on
E crire
U n seul
P OEME
L ibre de dire
E t de transmettre la Vérité et les Réalités."
Dans le texte introductif de son anthologie, Le levain et la fronde, Jean Sénac écrit : "Ignorée de ses pairs, voici donc une génération qui s'est construite dans l'isolement, le doute, la rupture. Sur cette route où l'on feint toujours de ne pas l'apercevoir, elle a trouvé ses bornes, ses demeures, les voies précieuses de son sang. Elle refuse désormais les querelles et les prétentions mythiques des aînés".L'anthologie réunissait neuf poètes. Pendant longtemps, ces neuf noms, Youcef Sebti, Abdelhamid Laghouati, Rachid Bey, Djamal Imaziten, Boualen Abdoun, Djamal Kharchi, Hamid Skif, Ahmed Benkamla et Hamid Nacer-Khodja, seront considérés comme les représentants attitrés de cette nouvelle poésie, repris et cités dans les travaux (surtout journalistiques) touchant au champ littéraire algérien.Quand Bachir Hadj-Ali traitera du "mal de vivre et la volonté dans la jeune poésie algérienne d'expression française"il illustrera son étude en s'appuyant sur les textes rassemblés par Jean Sénac, alors que déjà une autre vague de jeunes poètes s'annonçait et dont le retentissement ne sera perceptible que dans les années quatre-vingt. Aujourd'hui, cette anthologie a revêtu un caractère mythique à partir de laquelle la notion d'une nouvelle poésie s'est imposée par rapport à celle des aînés qui apparaissait comme institutionnalisée. Il faut observer, pour être équitable, que si certains poètes qui se sont révélés pendant la guerre ne se sont pas renouvelés, il en est autrement pour Sénac, Mohamed Dib Bachir Hadj Ali, Djamel Amrani. D'autres, comme Rachid Boudjedra, se consacreront au roman. Jeune ou nouvelle poésie algérienne ? Le qualificatif est employé indistinctement. Au moment où cette anthologie les révélait aux lecteurs, ils avaient dans leur majorité une vingtaine d'années. Dans le contexte de l'époque le recours à la langue française restait problématique et objet de controverse. Même si dans le Manifeste de Constantine, les jeunes poètes prenaient la précaution de souligner que l'utilisation de la langue française était "provisoirement imposée" et dans "un but authentiquement progressiste".
Mais moins que la langue, c'est la thématique de cette poésie qui la rendait suspecte et scandaleuse aux yeux de la prétendue « morale révolutionnaire". Suspecte parce que voulant se situer au-dessus de la mêlée des appareils et scandaleuse parce qu'elle osait évoquer les tabous religieux et sexuel : "à vrai dire, tout le background, charrié par ces textes qui traversaient en profondeur la société, constituant un contre-discours incompris et marginal dans le contexte du boumédiénisme de l'époque"("Poésie de la révolution ? A propos de "Le mal de vivre et la volonté d'être" Djamila et Nourredine Saadi, L'Harmattan, 1992).C'est Youcef Sebti qui résumait dans une formule la vocation de ce moment poétique : "nous transmettons ce que chacun d'entre nous a pu arracher au mutisme d'un présent torride". Ce que qualifiera dans son étude Bachir Hadj Ali de "mal de vivre et de volonté d'être». Première cible de cette révolte : les traditions sclérosées qui oppriment en particulier la femme, jouet et objet de marchandages entre les familles. Plusieurs de ces textes ont trait au "viol légal" subi par les jeunes filles mariées contre leur gré. Citons deux poèmes qui décrivent crûment le rituel du mariage dans un mélange baroque de la tradition et de l'arrivisme moderne : Nuit de noces de Youcef Sebti et Chanson pédagogique couscous de Hamid Skif. Dans une société régie par le mutisme sur tout ce qui touche aux rapports charnels, sinon sur le mode allusif, on mesure l'impact d'un tel verbe sur Dame ennemie des changements fustigée par Ahmed Benkamla .Autre tabou à voler en éclats : l'usage pétrifié des pratiques religieuses bigotes. Une lecture étroite avait vite fait de taxer cette poésie de blasphématoire, voire d'hérétique, alors qu'elle s'attaque aux Castrateurs (Jean Sénac) .Poésie de la transgression, c'est aussi une parole sur un manque douloureux, l'accomplissement du sentiment amoureux dans une société où la mixité est combattue, où le verbe aimer fait partie des interdits. Rachid Bey, en invoquant "Hayet" (vie) compare le couple à "deux échos / plantés dans le désert". Aussi atteint-il des sommets incandescents dans les poèmes, seul lieu d'accueil et d'expression. L'amour, thème obsessionnel se décline jusqu'au vertige (Cantique de l'obsédé de Boualem Abdoun). Bachir Hadj Ali relève que l'expression du thème de l'amour "emprunte les moules occidentaux sans rien devoir à ceux de la tradition". Ces jeunes poètes sont à l'écoute du monde moderne, en plein bouleversement à cette époque, particulièrement marquée par la revendication libertaire. Ils se revendiquent des "parias" et tournent en dérision les "révolutionnaires habillés en Levi's Strauss (...) lisant France-Soir" (Hamid Nacer-Khodja). Cela ne signifie pas pour autant qu'ils s'éloignent des thèmes sociaux, de la nécessaire réparation des inégalités La démarcation concerne surtout "le nationalisme anachronique", selon la formule de Mostéfa Lacheraf qui remarque qu'une telle poésie n'est pas étrangère au patrimoine algérien dans la mesure où "(...) la colère, la truculence, la révolte, l'ironie, l'inquiétude même ou le goût du scandale et l'impiété et la sombre magie des mots sont des traits majeurs, combien familiers à nos cultures populaires". Youcef Sebti avait écrit : "quelqu'un viendra de très loin/Et réclamera sa part de bonheur/Et vous accusera d'un malheur". On peut espérer qu’il a été entendu quelque part pour le bonheur des nouvelles générations algériennes.

Abdelmadjid Kaouah

POUR SALUER HAMID SKIF

C’est la treizième édition du Printemps des poètes en France. Cette « fête » des poètes a essaimé en Europe et à travers le monde. Faut-il le clamer encore une fois, la poésie si elle sortable reste guère vendable ? A titre d’exemple, dans le pays où a été conçue le printemps des poètes, selon Livres Hebdo seulement 1% du lectorat lit de la poésie. Avec le théâtre, ces genres ne représentent que 0,2 à 0,4% du marché du livre. Il semblerait que les anthologies de poésie arrachent davantage d’audience.
Il reste que la poésie n’est pas seulement affaire de mots. C’est avant tout une attitude, une représentation du monde. A ceux et celles qui s’interrogent sur l’utilité de la poésie, je pourrais reprendre quelques citations des poètes eux-mêmes
"Je sais que la poésie est indispensable, mais je ne sais pas à quoi" avouait Jean Cocteau. Jacques Prévert lui nous a dit : « La poésie c'est le plus vrai, le plus utile surnom de la vie". Mais "La poésie n'a d'autre but qu'elle-même" faisait observer Baudelaire. L’homme aux semelles de vent, Rimbaud a prédit que « La poésie ne rythmera plus l’action. Elle sera en avant ».En quelques moments historiques, cette prédiction s’est vérifiée sans empêcher qu’aux entraves de l’académisme succèdent les poésies de laboratoire. Il est vrai que le travail de la poésie est dans la langue et par la langue… Il suffit de penser aux « Châtiments » de Victor Hugo, au poème Liberté de Paul Eluard au temps de l’Occupation allemande de la France, à « Incitation au nixonicide et éloge de la révolution chilienne » de Pablo Neruda écrit quelques jours avant le coup d’Etat de Pinochet et la disparition du poète. Neruda avait écrit : « Je n’ai pas d’autre issue : contre les ennemis de mon peuple, ma chanson est offensive et dure comme la pierre araucane. Cette fonction peut-être éphémère. Mais je l’assume. Et j’ai recours aux armes les plus anciennes de la poésie, au chant et au pamphlet dont se servirent classiques et romantiques pour détruire l’ennemi ». Sans oublier chez nous « Nedjma » de Kateb Yacine, ou pour les Palestiniens « Awrâq al-Zaytûn » (Rameaux d’olivier) de Mahmoud Darwich. Dans certaines circonstances historiques, le devoir du poète est de se prononcer et de dénoncer l’injustice et ses fureurs. Mais ce n’est pas là la vocation exclusive de la poésie.
Très récemment, j’ai eu plaisir, grâce à l’initiative de leur professeure, de rencontrer des lycéens .Une rencontre stimulante et dense qui fait mentir un tant soit peu les statiques citées plus haut. La rencontre fut studieusement préparée par des échanges pédagogiques et une batterie de questions auxquelles, je l’avoue, j’ai eu du mal à répondre. Sans logomachie ni détour. Car que répondre à une question désarmante : « Que cherchez-vous à dire dans vos poèmes ? ». Je me suis réfugié derrière un grand poète, Paul Valéry « Si l’on s’inquiète de ce que j’ai « voulu dire », dans tel poème, je réponds que je n’ai pas voulu dire, mais voulu faire, et que ce fut l’intention de faire qui voulu ce que j’ai dit… ». A chaque printemps ses nuances. Ce 21 mars prochain, le poète Hamid fêtera son soixantième anniversaire. Il lutte depuis plusieurs mois avec courage contre une grave affection. Pour son anniversaire, un ouvrage, Le Livre des souvenirs, a été mis en chantier, regroupant anecdotes et courts récits remémorant rencontres ou événements partagés avec lui. En guise de salutations, je reprends quelques extraits du texte que j’ai pu lui adresser. C’était en 1975 à Ouargla, dans le sud des grands espaces. Plus précisément dans un restaurant. Proche voisin de table, j’entendais parler quelqu’un à haute voix dont je ne voyais que le dos. C’était au sujet de la réforme agraire. M’enhardissant, je m’imposais à mes voisins de table.
J’avais déjà une certaine connaissance- indirecte- de Hamid Skif, « l’enfant terrible » de la jeune poésie algérienne rendue plus ou moins familière aux passionnés de poésie par Jean Sénac. Je l’avais vu en photo dans ce qui est devenu une mythique anthologie. Un témoignage poétique de l’esprit frondeur et rebelle de la jeunesse algérienne des années 60/70... Là c’était en grandeur nature. Ce qui m’avait frappé après coup c’était sa stature et son naturel. Il aurait pu se formaliser de mon immixtion alors que non, il a poursuivi la discussion avec moi comme avec un familier. A l’époque, si je crois, qu’il s’occupait du bureau de l’APS à Ouargla. Dès ce premier contact, j’ai compris qu’en politique comme en poésie, Hamid Skif ne se payait pas de mots. Il a en horreur les clichés, les raccourcis et les slogans creux. Ce que l’amitié au long des années et des hasards me confirmera. Ses positions de principe n’ont rien de grandiloquent ou de glacé. De l’humour et de la chaleur humaine enrobent le tout. Je l’ai rencontré des années plus tard à Tipaza. Avons-nous parlé de Camus ? Je n’en sais trop rien. Ce que je sais c’est qu’il m’a invité tout de go chez lui et fait sentir une hospitalité devenue déjà rare dans la capitale. Je ne savais pas encore que l’oranais qu’il était avait des origines des Hauts-plateaux. En cela, je crois deviner le secret de la connivence naturelle qui nous unissait par-delà les mots, les lettres et le journalisme. Autres rencontres dans la foulée des évènements d’Octobre-88. Il avait pris la décision de quitter l’APS pour tenter « l’aventure intellectuelle », une expérience vécue dans une farouche indépendance d’esprit. A l’époque de cette accélération de l’histoire, nous avions de brefs échanges. Il était très impliqué mais d’un grand calme en ces temps agités. C’est bien plus tard, sur les chemins de l’exil, que j’ai eu, paradoxalement, la chance de m’entretenir avec lui plus longuement. J’ai même eu un vrai de plaisir personnel, dans un moment où l’exil s’accompagnait d’une pénible macération existentielle, de le voir arriver d’Hambourg à Toulouse, en compagnie d’amis de Tiaret. Je puis dire que ce fut une vraie fête amicale qu’il m’a donnée. J’ai pu aussi comprendre davantage sa vérité et ses épreuves qu’il se gardait d’étaler. Je crois que c’était vers le mois de mars. Le mois de l’anniversaire de sa naissance. Il est passé à Toulouse comme une étoile filante dans un printemps mitigé. Quelques temps plus tard, il a séjourné à Bordeaux. Il devait faire à nouveau le voyage à Toulouse. Je m’en faisais fête à l’avance. Nous n’avons pas pu hélas nous retrouver à nouveau. Nous nous parlions très souvent au téléphone. Et puis, peut être, surtout de ma faute, les nouvelles se sont espacées. Et un regret me travaille, celui de n’avoir pas encore mené à terme le grand entretien convenu. Qu’il me pardonne. Nous les Algériens, nous ne savons pas dire l’amour, l’affection que nous portons aux gens qui nous entourent. La pudeur (el-hochma) ancestrale en serait la cause. Ou plutôt quelque inhibition freudienne ? Ici, en tous cas, dans ce texte comme à travers un frêle message de vie – avec le voile d’un reste de retenue- je voudrais dire tout haut à Hamid Skif que je l’aime comme un frère.
Bon anniversaire, Hamid, mon frère.
A.K.

samedi 29 janvier 2011

LIBRES PARCOURS: Les mille et une portes du matin égyptien




Jusqu’à quand les chars, les tanks et les états d’exception, de siège, d’urgence dans les villes du monde du monde arabe quand les peuples se lèvent, sortent dans la rue pour dénoncer les pouvoirs en place, leur impéritie, le règne de l’arbitraire, leur prétention et leur morgue dynastiques?
Le poète Nizar Qabanî écrivait avant sa mort :

J'essaie -depuis mon enfance- de lire tout livre traitant des prophètes des Arabes,
Des sages des Arabes... des poètes des Arabes...
Mais je ne vois que des poèmes léchant les bottes du Khalife
pour une poignée de riz... et cinquante dirhams...
Quelle horreur !!
Et je ne vois que des tribus qui ne font pas la différence entre la chair des femmes...
Et les dates mûres...
Quelle horreur !

Je ne vois que des journaux qui ôtent leurs vêtements intimes...
Devant tout président venant de l'inconnu..
Devant tout colonel marchant sur le cadavre du peuple...
Devant tout usurier entassant entre ses mains des montagnes d'or...
Quelle horreur !


Tout cela, parait-il, pour leur bien, car ils ne sont pas matures, prêts pour la démocratie qui est un luxe pour les aisés, instruits, policés. Les pouvoirs autoritaristes, despotiques ont pourtant eux-mêmes creusé la fosse où l’histoire les reléguera. Dans le cas de l’Egypte où après la mort de Nasser, avec l’Infitah de Sadate poursuivi méticuleusement par son successeur au pouvoir depuis 30 ans des fortunes pharaoniques se sont édifiées sur la misère du peuple, des petites gens réduits à habiter les cimetières, à se suffire du « aïch », du pain local et de discours glorificateurs pour faire passer l’amertume de la capitulation et l’humiliation de l’oppression de classe. Pourtant les voix de la conscience civique n’ont pas manqué ni en littérature ni au cinéma ni dans la poésie, surtout celle qui émane du petit peuple. Hier et aujourd’hui comme cheikh Imam chantant Ahmed Fouad Nedjm, à jamais rebelle .A plus de quatre-vingts ans, en février 2009, à Oran Ahmed Fouad Nedjm prédisait à ceux qui désespéraient du peuple égyptien : « Aujourd'hui, l'Egypte est en état de réanimation. Mais, bientôt, le peuple reviendra sur le devant de la scène. Il faut savoir que dans tous les pays arabes, des enfants sont victimes d'atrocités et leurs aînés terrorisés par les pouvoirs en place. Ils les appauvrissent et les font vivre dans une peur perpétuelle. Il est temps que tous les peuples brisent les chaînes, car il sont tous trahis par ceux qui les gouvernent».
Prédiction de poète immergé dans les tréfonds de son peuple.
Ecoutons sa voix en version originale :

يا عرب يا عرب يا أهل مصر

يا عرب .. يا عرب .. اسمعوا صوت شعب مصر

يطلع الدجال بزيفو .. يملا وادي النيل ضباب

ينزل الجلاد بسيفو ... يزرع الموت و الخراب

يطول الليل زي كيفو .... الصباح له ألف باب

و احنا بوصلتنا بإيدينا .. ما تخافوش من الليل علينا

مهما غبتو عن عينينا ..

انتو جوا بقلب مصر

يا عرب يا عرب يا أهل مصر

La Foire du Livre du Caire est ajournée en raison de l’état d’urgence et du couvre-feu. Le peuple égyptien est en train d’écrire son propre Livre. Le livre de sa liberté .

A.Kaouah

Poètes choisis, poèmes croisés: Pablo NERUDA














IL N'Y A PAS D'OUBLI

Si vous me demandez où j'étais
je dois dire : « Il arrive que ».
Je dois parler du sol que les pierres obscurcissent,
du fleuve qui en se prolongeant se détruit :
je ne connais que les choses perdues par les oiseaux,
la mer laissée en arrière, ou ma sœur qui pleure.
Pourquoi tant de régions. Pourquoi un jour
se joint-il à un jour ? Pourquoi une nuit noire
s'accumule-t-elle dans la bouche ? Pourquoi des morts ?
Si vous me demandez d'où je viens, je dois parler
avec les choses brisées,
avec des ustensiles trop amers,
avec de grandes bêtes souvent pourries
et avec mon cœur tourmenté.

Ce ne sont pas les souvenirs qui se sont croisés
ni la colombe jaunâtre qui dort dans l'oubli,
mais des visages avec des larmes,
des doigts dans la gorge,
et ce qui s'effondre des feuilles :
l'obscurité d'un jour écoulé,
d'un jour nourri de notre triste sang.

Voici des violettes, des hirondelles,
tout ce que nous aimons et qui figure
sur de douces cartes à longue traîne
où se promènent le temps et la douceur.
Mais ne pénétrons pas au-delà de ces dents,
ne mordons pas aux écorces que le silence accumule,
car je ne sais que répondre :
il y a tant de morts,
et tant de jetées que le soleil rouge transperçait,
et tant de têtes qui frappent les bateaux
et tant de mains qui ont enfermé des baisers,
et tant de choses que je veux oublier.

Pablo NERUDA

Résidence sur la terre

Poètes choisis, poèmes croisés: Mahmoud DARWICH





La terre nous est étroite

Désert !
J'ai vu le jour il y a mille ans.
Ils ont ouvert la porte de ma cellule et je me suis écroulé sur le jour.
Ma foulée est courte, blanches blanches sont les distances et la porte est un fleuve.
Pourquoi élève-t-on les prisons au bord du fleuve dans un pays qui se languit de l'eau ?
Ils ont ouvert la porte de ma cellule et je suis sorti.
J'ai trouvé un chemin et je l'ai pris.
Où aller ?

J'ai commencé par dire :
J'enseignerai la marche à ma liberté.
Elle s'est penchée vers moi,
je me suis adossé à elle et je l'ai étayée.
Nous sommes alors tombés sur le vieux marchand d'oranges,
je me suis relevé et j'ai entassé ma liberté sur mon dos,
ainsi que l'on charge les pays sur les chameaux ou les camions,
et j'ai marché.

Sur la place des orangers,
la fatigue m'a gagné et j'ai crié :
Hé la police militaire ! Je n'arrive pas à partir pour Cordoue.
Et au seuil d'une porte, je me suis courbé,
J'ai déposé ma liberté comme un sac de charbon et j'ai couru vers le souterrain.
Le souterrain ressemble-t-il à ma mère et à la tienne ?
Désert Désert.

Quelle heure est-il ?
Pas le temps pour le souterrain.
Quelle heure est-il ?
Pas le temps...
Sur la place des orangers, les marchandes de vieilles épées font foi à nos propos,
et ceux qui partent à leur journée entendent le chant et ne mentent pas au pain,
désert au cœur,
Déchire les veines de mon vieux cœur avec la chanson des gitans en route pour l'Andalousie.
Chante ma séparation du sable et des poètes anciens et d'arbres qui n'étaient pas femme.
Mais ne meurs pas maintenant, je t'en conjure !

Ne te brise pas comme les miroirs, ne t'éclipse pas comme
la patrie
Et ne répands pas comme les toits et les vallées.
Tu pourrais, comme moi, leur servir de martyr.

Ils pourraient deviner les liens entre la colombe et les souterrains.
Pressentir que les oiseaux sont, sur terre, le prolongement du matin,
Et le fleuve, l'épingle à cheveux d'une dame qui se suicide.
Et attends-moi attends-moi, que j'entende la voix de mon sang
Traversant la rue véhémente.
- Je m'en sortais ...
- Mais tu n'étais pas victorieux !
- Et je m'en irai.
-Où l'ami ?
- Où les colombes se sont envolées, où les blés les ont acclamées
Pour étayer cet espace avec un épi qui attend.
En mon nom, poursuis ton chant
Et ne pleure pas, l'ami, un air perdu dans les souterrains.

C'est une chanson,
Une chanson !

M.D.

" La terre nous est étroite et autres poèmes "
Traduit de l'arabe par Elias Sanbar, NRF Poésie/Gallimard

Poètes choisis, poèmes croisés: Nazim Hikmet




La plus drôle des créatures

Comme le scorpion, mon frère,
Tu es comme le scorpion Dans une nuit d’épouvante.
Comme le moineau, mon frère,
Tu es comme le moineau Dans ses menues inquiétudes.
Comme la moule, mon frère,
Tu es comme la moule Enfermée et tranquille.
Tu es terrible, mon frère,
Comme la bouche d’un volcan éteint.
Et tu n’es pas un, hélas, Tu n’es pas cinq, Tu es des millions.
Tu es comme le mouton, mon frère,
Quand le bourreau habillé de ta peau
Quand le bourreau lève son bâton
Tu te hâtes de rentrer dans le troupeau
tu vas à l’abattoir en courant, presque fier.
Tu es la plus drôle des créatures, en somme,
Plus drôle que le poisson
Qui vit dans la mer sans savoir la mer.
Et s’il y a tant de misère sur terre
C’est grâce à toi, mon frère,
Si nous sommes affamés, épuisés,
Si nous somme écorchés jusqu’au sang,
Pressés comme la grappe pour donner notre vin,
Irai-je jusqu’à dire que c’est de ta faute, non
Mais tu y es pour beaucoup, mon frère.

Nazim HIKMET, 1948.

Poètes choisis, poèmes croisés



Paul Eluard


Capitale de la douleur

La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j'ai vécu
C'est que tes yeux ne m'ont pas toujours vu.


Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs

Parfums éclos d'une couvée d'aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l'innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et ton sang coule dans leurs regards.


Capitale de la douleur, 1926