vendredi 9 octobre 2009

AU-DELA DE LA PAROLE Jean-Max TIXIER






C'est par une missive de mon voisin toulousain, le poète Michel BAGLIN que je viens d'apprendre la disparition à l'âge de 74 ans de Jean-Max Tixier, poète et écrivain, né à Marseille et arpenteur de la Provence .
Je l'avais rencontré en mai dernier sur le Vieux-port de Marseille à la faveur d'une rencontre de poésie.
Il s'agissait notamment de la présentation simultanée de deux revues méditerranéennes: "12X2, Poésie contemporaine des deux rives" à Alger et "La Revue des Archers" de Marseille.
J-M Tixier y avait lu l'un de ses poèmes "Temps d'arrêt"...
Je l'avais photographié à cette occasion. J'ai pu converser un moment avec lui.
Il m'avait paru chaleureux et posé, attentif et d'une grande simplicité.
Je me promettais de mieux le connaître à travers une correspondance.
Projet désormais vain. Non pas vraiment, puisque son oeuvre reste vivante que je découvre et découvrirai avec davantage d'intérêt.
Dans "l'épaisse forêt" de ses livres de longues conversations avec son esprit sont toujours permises.

Merci à Michel Baglin qui lui rend hommage dans sa revue TEXTURE
(http://revue-texture.fr). Nous empruntons à ce dernier ces lignes : "S’il se définissait, amusé, comme « polygraphe », il fut surtout poète. Il avait publié avec succès des romans ancrés dans son terroir provençal qui, même s’il m’avouait récemment de pas les mettre au même plan que le reste de son œuvre, témoignent de son talent protéiforme. Des nouvelles aussi, et surtout des recueils de poèmes.
A l’heure de son départ, c’est pourtant un de ses romans, « l’Homme chargé d’octobres » (2005), qui me vient à l’esprit. Peut-être parce que son personnage principal est un écrivain en fin de vie, qui fait retour sur le sens de son œuvre".

***

"Ton lieu ton être
en deça au-dela
de la parole

Tu ne vois pas les grilles
à l'entour du silence
La transparence égare
quiconque croit en la lumière

Ta main remue des sables millénaires
où se sont abîmés des temples
des palais le désir de bâtir
des villes imaginaires

Il n'est d'espoir
que circonstances"

Jean-Max TIXIER
Etre lieu
(extrait)

mercredi 7 octobre 2009

Si la mère pouvait être racontée






Les hommes et les textes réunis par la romancière Leïla Sebbar dans « Ma Mère » ont un dénominateur commun. Ils sont tous nés au Maghreb , dans des cultures , des langues et des religions différentes. D’Algérie (selon l’ordre alphabétique), ils sont les plus nombreux, , vingt-un auteurs, du Maroc trois et de Tunisie six . Au total une trentaine de signatures, de générations différentes, le plus jeune en serait Magyd Cherfi, - Toulousain, l’ex-figure de proue du groupe Zebda…Ils ont surtout tous, en partage, l’usage du français. Une photo de la mère accompagne chaque texte. Sophie Bessis précise à juste titre dans sa préface : « Contrairement à quelques solides stéréotypes, les mères « indigènes » ne sont pas forcément les plus soumises. Celles d’origine corse, ou espagnole, pourraient parfois les envier. Car il y a aussi les mères hardies, libertaires, souvent fouettardes celles-là. Elles peuvent être analphabètes, elle ne sont jamais incultes ». Scènes, instants et climats, pour reprendre les mots d’Alain Vircondelet constituent les ressorts de ce monument dressé à la mémoire maternelle.
Benamar Mediène dans « Rahma, ma mère », évoque cette « mémoire de l’enfance agitée dans un entre-deux de clair et d’obscur » d’où se détache l’image d’une mère « césure entre l’avant et l’après », telle une « épiphanie prophétique » ayant traversé la mer pour débarquer au lendemain de la deuxième guerre mondiale (accomplie par le père) dans un Port-Vendres sous un bombardement de D.D.T. à l’usage de ces visiteurs singuliers. En même temps point de départ dont la mère s’emparera et « ne négociera plus jamais ». L’enfant aura en quelque sorte deux enfances, celle de M’sirda la brulante en Oranie et celle de Rochefort en Charente-Maritime où « l’eau qui coulait à volonté du robinet captivait ma mère » écrit Benamar Mediène. Arezki Metref de son côté nous pose derechef la question qui peut tuer, si souvent esquivée parce que dérangeante pour nous - : « Ma mère avait-elle un corps ? J’ai peine à l’imaginer femme. Toujours sobrement vêtu, en hivers, elle superposait les robes. La sédimentation éloignait le corps en lui conférant sacré ». Dans « Les silences de ma mère » trace un portait tout en retenue, à l’image de l’objet de son récit. Les silences de la mère témoignent de souffrances dont l’origine est à rechercher dans les tréfonds de l’histoire, dans les fils qui remontent à la tragédie d’Icherriden en Kabylie durant la Conquête française.
Cette mère qui « a passé sa vie a proximité de l’écriture » en portait el signe. Dire sa mère, c’est aussi avouer une part intime de soi-même. Sans dérobade, A.Metref s’explique courageusement. Il lit sa distanciation des choses comme une signature de la mère, subtil équilibre qu’elle lui a enseigné : marcher à la même hauteur que les autres. L’histoire, ou plutôt les histoires racontées par Boualem Sansal sont plus pathétiques. Dans son cinéma intérieur, le romancier a fait de la rencontre avec sa mère « un film à la hauteur de l’évènement ». Dans ce film, il y a : un certain Albert Camus. Il habitait trois ruelles plus bas » Ceci est dans le film tourné dans la tête. La réalité est plus prosaïque et touchante. C’est l’histoire d’un enfant et de ses frères qui mirent tant d’années pour devenir « enfin les enfants de notre mère ». Raconter sa mère, c’est affronter un cataclysme intime : la perte de la mère, dès la petite enfance. C’est le destin commun de Nourredine Saadi et du Tunisien Tahar Bekri .Et d’une certaine autre manière celui Mourad Yelles. « Aujourd’hui ma mère est morte ou peut-être demain, je ne sais plus «. Ce sont les premières lignes du roman « L’Etranger » d’Albert Camus qui sont devenues aussi connues que des vers d’Hugo….Pour Nourredine Saadi qui n’était « vieux que de trois ans « quand sa mère est morte, ces phrases cristallisent une confusion des temps qui programment une mort refoulée. Et partant un manque effroyable, « un trou de mère, tout à fait comme on dit un trou de mémoire car je n’ai rien , aucun souvenir intime , personnel, de ma mère, ni sa voix, ni son visage, ni son odeur, ni la douceur de son sein, ni le goût de son lait, ni la trace de sa caresse sur ma peau, ni, ni…Je ne me souviens de rien… ». Et pourtant, c’est encore une manière de souvenir. Grâce à une photo, portait en buste de ma mère, prise quelques jours avant sa mort. C’est cette photo tant reproduite que l’auteur portera sur lui au gré de ses errances. Comme un talisman. Mais comme Nourredine Saadi est aussi sociologue, il emploie une expression plus savante : objet transitionnel. Tout simplement, le chiffon, le bout de vêtement, le doudou. Objet quasi-magique qui calme les angoisses et recompose le monde révolu. Dans le cimetière de la capitale de l’Est algérien repose la mère très tôt disparue. Lors d’un retour, le « point aveugle » s’ouvre. Les pas conduisent l’écrivain à la tombe de la mère. Emportant un fragment de marbre de la tombe (un séisme y était passé), il commandite qu’on y appose à la place une forme de livre pour la protéger des grands vents ...
L’incipit de L’Etranger ouvre aussi le texte de Mourad Yelles. Dans La Passagère, il restitue, par le biais d’une déambulation poétique à travers Venise « les échos délicats de Ziryâb » mêlés aux « fureurs romantiques de Beethoven ».La Passagère est cette « Roümya » qui osera sortir de son monde d’origine pour épouser, par amour, un autre. Double défi pour celle qui tentera d’apprivoiser de « farouches gutturales ». D’un chantier à l’autre : enseignante durant la colonisation, chargée plus tard à l’indépendance de « reconstruire le collège détruit par la haine insensée de ses compatriotes ». Mais la bêtise fera bien vite passer par perte l’engagement, tournant une page qui s’écrira sans cette « passagère ». En nommant Venise et ses lieux emblématiques, Mourad Yelles nomme l’exil et le royaume élu de sa mère. L’absence rimant avec renaissance. C’est un peu aussi le cas dans le témoignage de Lazhari Labter. Une mère nommée par son prénom qui tient à la fois de la fleur et de la chance : « Zohra comme une rose en son jardin » dans cette oasis où elle cultivait son jardin comme un bout d’Eden en dépit des guerres, des famines, des épidémies. Le regard d’un fils peut être négligeant. Il faut le recul du temps pour soudain lire sur son visage reproduit par une photo la tristesse des yeux dans la « beauté des femmes sahariennes, alchimie bérbéro-hilalienne ayant opéré depuis le XI è siècle ». Hélas, la mère n’est plus, trop tard pour obtenir une explication de vive voix sur les profondeurs de cette tristesse. Il reste à croire que la joie fut aussi du voyage. Voyage au sens propre d’Ahmed Kalouaz arrivé en famille en « fond de cale » qui adjure : « Mère chante-moi la chanson » la mère chez laquelle : « on ne parle pas de poésie, mais d’appétit, de santé, de la vie comme elle va ». A chaque fils sa version de La Mère, haute en couleur, en marge du tragique, tout simplement resplendissante de séduction (« Le maillot noir » de Guy Sitbon, né à Monastir en Tunisie, anticolonialiste et journaliste de renom) ou d’une terrible cocasserie. Telle celle de Magyd Cherfi, la « Toulousaine », dans « Le regret de ma mère », qui tenait son fils par le triptyque : aliment, bises et baffes » tenant le football comme la suprême des diableries, et élevant un culte sans nom aux bienfaits de l’instruction, surtout pour les enfants de ces quartiers « sensibles ». Elle peut aussi trôner, comme la « Lella « de Djilali Bencheikh. Divinité domestique dont l’autorité était incontestable et incontestée qui a une opinion à propos de tout, obéissant aux pulsions de son cœur. Mais au pays des origines, c’est le foie qui est le siège de l’affection, rappelle Djilali Bencheikh, avec humour.
La maman de Mohamed Kacimi, « demandait « les vêtements de ses enfants à « Madame la redoute » et qui fera pas moins de dix-sept pèlerinages à la Mecque et qui n’acceptera pas de désavouer son fils, auteur d’un premier roman sulfureux, issu d’une grande famille des Hauts-Plateaux à l’enracinement religieux séculaire et rigoriste. Raconter sa mère, c’est élucider le passé. Par-delà les récits intimes, les portraits subjectifs divers, Ma mère nous apporte de précieux éclairages historiques sur des moments de la colonisation. Moments de rupture, d’engagements ou se mêlent également des naufrages de l’histoire. En cela, il y a des pages hautement pathétiques. « La Afrancesada », de Bernard Zimmermann, né et ayant enseigné à Oran jusqu’en 1966, nous relate la douloureuse « intégration » d’une mère d’origine espagnole, restée cependant étrangère aux yeux de certains membres de la famille du mari. La francisée retrouvera sa langue maternelle sur la fin de sa vie, ouvrant « la cage à sa captive espagnole ». Ainsi nous dit son fils : « L’Arabe humilié et les fleurs tranquilles peuvent représenter simplement les deux pôles de son être : la révolte et la joie. ». C’est encore davantage qu’une simple révolte morale chez « L’aadjouz », la mère de Georges Morin, cette native des Hautes-Pyrénées, à l’enfance déjà éprouvée, devenue infirmière, s’installera un juillet 1926 en la bonne ville de Constantine. Elle y vivra jusqu’en 1979, approchant les 80 ans, enracinée dans un peuple pour lequel elle s’était dévouée. . Il n’est pas étonnant que le fils anime « Coup de soleil » dont l’ambition est de mieux faire connaître en France le Maghreb, les Maghrébins et leur apport historique et contemporain à la société française. Ardeur et énergie également chez la plupart de ces « francisés », d’origine, espagnole, italienne ou maltaise Ils se sont construits une vie plus décente dont la réussite reposait souvent sur la force tranquille de la mère, comme ce fut le cas de « Louise, ma mère » de Jean-Claude Xuereb. Les parents connaîtront « l’épreuve de l’exil » qui fut « rude comme elle le fut pour tous ceux dont la terre natale devenait brutalement étrangère ». Et pour lesquels un autre drame se nouait dans le silence, celui du déracinement, accompagné par les souffrances de la maladie et de l’âge : « Le silence » de Jean-Pierre Castellani et « Rose », un texte dense de Jean-Jacques Gonzales, philosophe, natif d’Oran. Jean Daniel qui se passe de présentation, natif de Bida, nous livre dans un bref texte, « Je hais les murs », le secret lointain de son engagement. Le chagrin de sa mère de voir sa terrasse obstruée par une élévation de deux étages de la maison du voisin. La terrasse qui donnait vue sur « la partie magique de l’atlas tellien qui domine les plaines de la Mitidja égale». Concluons provisoirement par une formule de la mère d’Alain Vircondelet, enfant d’Alger de sa mère : « Tant que le jour nous portera, on sera sauvé ».
Le jour, n’est-ce pas la mère ? Celle qui donne le jour.

A.K.

Ma mère,
Textes inédits recueillis par Leïla Sebbar, coordonnés par Behja Traversac, préface de Sophie Bessis, éditions Chèvre-Feuille étoilée, 2008

dimanche 13 septembre 2009

CHRONIQUE DES 2 RIVES





Le gouffre aux signes
selon Mohammed DIB

Avec Les Terrasses d’Orsol (1985), Mohammed Dib a inauguré sa « Trilogie nordique » qui comptera : Le sommeil d’Eve (1989) et Neiges de marbre (1990), publiée chez Sindbad.
Durant la lutte de libération nationale, il avait donné sa Trilogie réaliste, Algérie. Au lendemain de l’indépendance, le romancier rompt avec la narration réaliste et l’effet de réel avec « Cours sur la rive sauvage » (Seuil, 1964). Les Terrasses d’Orsol balisent des rivages encore plus étendues dédiées à l’onirisme et au mythe.
« Mes images mentales sont élaborées à travers l'arabe parlé, qui est ma langue maternelle. Mais cet héritage appartient à un fond mythique commun. Le français peut être considéré comme une langue extérieure - bien que c'est en français que j'ai appris à lire -, mais j'ai créé ma langue d'écrivain à l'intérieur de la langue apprise... Je garde ainsi la distance ironique qui facilite l'investigation sans passion. «, a –t-il confié quelques temps avant sa mort au supplément littéraire, "Le Monde des livres"(21 février 2003).
A première vue, la trame du roman ne semble pas complexe. Eid, un ancien universitaire, au sortir d’une convalescence, est désigné par les autorités d son pays pour une mission officieuse : s’installer à Jarbher, métropole lointaine. Il doit expédier divers rapports relatifs à des domaines en négociation avec son pays. Eid, le personnage principal en même temps que narrateur, découvre un monde où matière et sentiments sont en parfaite symbiose. Abondance des produits, splendeur de l’architecture, élégance des hôtes participent à donner l’impression du « meilleur des mondes », une sorte d’âge d’or qui émerveille le « chargé de mission ». Ainsi Jarbher ignore les dissensions et les turbulences qui sont le lot d’autres communautés. Mais, à la faveur d’une incursion inopinée, l’apparent équilibre est ébranlé et Eid se retrouve précipité dans une insoutenable torture mentale. Il découvre dans un gouffre de l’océan d’étranges créatures indescriptibles. Des sortes de sauriens au comportement presque humain. Cette découverte fascine le narrateur et détermine son comportement. En quête d’une explication, il bute contre un mur du silence. Au-dessus du gouffre, les Jaberhois vaquent dans une indifférence coupable à leurs occupations. A la fin du récit, l’objet des inquiétudes s’estompe. Il n’aura été qu’un révélateur qui lui a permis d’amorcer une quête. A l’instar de la maladie imaginaire dont il se croyait frappé, le gouffre n’est en fait qu’une sorte de miroir renversé où il lit le rêve de la vie qu’il lui reste à mener. Le réveil sera d’autant douloureux qu’il lui réserve une série d’épreuves, les unes aussi insolites que les autres n’ayant en apparence aucune cohérence entre elle. La traversée initiatique sera ponctuée, à chaque étape, par une voix hors cham, sorte de double omniscient du narrateur et qui finira par envahir le texte. Quête de soi, effroi de l’âge -le narrateur a atteint la cinquantaine, déboires conjugaux, Eid est séparé de sa femme et sa fille le fuit, dérision de la carrière, détresse de la solitude et vertige de l’exil…Autant de soucis parfois tragiques propres à la condition de l’individu. Mais qu’on ne peut retrancher du destin collectif. Les protagonistes du roman sont tous en quête de leur identité, de leur vérité, Eid en tête, se confrontant à « l’innommable » et doivent payer le prix du secret à peine affleuré : « ratonnade » de Eid, tentative de suicide de Talilo. Et le gouffre propitiatoire ? « Le bonheur d’un homme c’est un autre homme qui l’assure et qui l’acquitte », peut-on lire dans « Les terrasses d’Orsol ». Le roman n’exclut pas l’allégorie, il brasse nombre de motifs qu’il dispose comme une mosaïque polyphonique, ouverte à diverses lectures virtuelles. Il baigne aussi dans l’onirisme soutenu par un savant jeu des ricochets et des correspondances .Le danger est donc de succomber à une lecture réductrice. Mais si ludique soit-elle une œuvre d’art n’échappe à la dure empreinte du réel. Talilo nous met en garde ironiquement contre « cette fameuse théorie de l’exploitation de l’homme ».
Il est tout aussi légitime d’affirmer que Les Terrasses d’Orsol traite du simulacre et des pouvoirs de la parole (et Dib n’est-il pas poète avant tout ?) que de rechercher des « allusions avec une situation personnelle comme à une situation politique ou sociale plus générale » qui peuvent de toute évidence être lues » dans son roman, écrit Charles Bonn (Lecture présente de Mohammed Dib, Enal, 1987). Mais sa conclusion est que « l'essentiel de la signification du roman n'est probablement pas là ». Eid, ce « héros » sans grande bravoure, hormis le courage de poser des questions dérangeantes pour son entourage est seul à avoir des « visions » infernales, à entendre des « voix » dans la nuit figure les déchirements d’un transfuge en prise avec l’inanité des apparences et des positions acquises, tel un petit-bourgeois ébranlé qui « ne savait pas ce qu’il cherchait mais il savait ce qu’il avait trouvé. Il le savait mais n’osait pas se l’avouer dans le secret de son cœur , n’osait pas se le dire en conscience ».Entre nostalgie de son Orsol natal, « fondu ainsi que neige au soleil … si les journaux ne consacraient de temps à autre deux lignes à son pays… ». C’est par le renoncement et le supplice-rêvé ou vécu ailleurs- son identité réelle et son véritable nom. C’est par Aëlle la femme-oiseau que sa transfiguration est scellée, enfin revenu des labyrinthes. Fin des temps ou signes précurseurs. Des paroles obscures, heurtées l’assaillent et s’énoncent dans un redoutable cérémonial de la Parole révélée : « Par les cavales haletantes, par les cavales bondissantes, par les cavales…du matin…et les empreintes de leurs sabots…en vérité l’homme est ingrat envers…il en porte témoignage…il ne sait pas qu’à l’heure où les tombes vomiront leurs entrailles et les cœurs leurs secrets… ». ».
A la sortie du roman, nous n’hésitions pas à mettre l’accent sur la fable sociale qui y était véhiculée en filigrane. La fameuse fosse du roman symbolisait l’envers tragique de la civilisation technologique. Les Harragas n’étaient pas encore nés, les Sans-papiers n’étaient pas encore défendus par des stars et le monde était tiers plutôt que quart…La crise économique n’était pas encore mondiale, poussant des ouvriers licenciés à menacer de faire exploser leur usine. Depuis La Grande maison, et bien avant, M. Dib n’a cessé de se poser cette question de bon sens : « On se demande pourquoi ce sont toujours les mêmes qui payent ? ». On sait vers qui penche sa compassion.

Abdelmadjid Kaouah

dimanche 28 juin 2009

PARUTION A LA LOUVE



Retour en Algérie - Amère saison

Abdelmadjid Kaouah
Broché
Paru le : 18/05/2009
Editeur La Louve
Collection : Terre de mémoire
ISBN : 978-2-916488-23-3
EAN : 9782916488233
Nb. de pages : 92 pages
Dimensions : 12cm x 17,5cm x 0,8cm
Prix: 12 euros

C'est bien d'un voyage dont il s'agit.
D'une parenthèse. D'un retour nécessaire, même s'il n'a pas été définitif. En 1997, en août et septembre, puis en 2008, l'auteur est retourné dans le pays qu'il a dû quitter, contraint et forcé. Il raconte ces mois de retrouvailles, plongée douloureuse dans l'histoire récente de l'Algérie : celle d'une période de sang et de larmes, où l'intolérance multipliait les massacres. Alors, Abdelmadjid Kaouah prend sa plume d'homme engagé pour faire partager sa douleur et ses combats, pour dire son amour des autres, proches, frères humains.
Mais il sait troquer cette plume acérée pour celle, plus douce, de l'écrivain qu'il demeure, envers et contre tout : dès qu'il évoque les lieux et les paysages d'Algérie, depuis Alger vue du ciel jusqu'aux étranges gorges de la Chiffa, ses mots se font tendres, chargés d'images et de couleurs, au point que l'on se demande très vite comment tant d'horreur a pu naître devant tant de beauté. Et surtout, ce texte inspiré porte en filigrane, au long de ses pages, un message essentiel et d'apparence faussement banale : l'intolérance n'est d'aucun peuple.
l'humanisme et la fraternité non plus. L'espoir est vivant.

LE SUD AUTREMENT DIT












LE SUD AUTREMENT










Momo sur la Canebière

Momo sur la Canebière, à Marseille ? Un scénario qui aurait donné lieu à un feu d’artifice poétique (mais il faudrait lui adjoindre son complice Mohamed Zinet de l’impérissable : « Tahia ya Didou »). En tous cas, il a été rendu hommage à ses mânes. En cette fin de mai, marquée par les « ponts », et, sous un précoce soleil estival, sur le Vieux-Port, la poésie entre les deux rives était de la fête. Et comme de tradition à Marseille, la veine lyrique se conjugue toujours avec la convivialité. La poésie se donnait à voir, et surtout, à s’entendre sur la terrasse du « Caribou », un restaurant bien marseillais, comme son nom ne l’indique pas. On y célébrait deux revues riveraines, méditerranéennes par leur vocation : la « Revue des Archers », une publication littéraire semestrielle, placée sous le signe de Gebrane Khalil Gebrane. Elle est dirigée par Richard Martin, directeur du fameux théâtre Tousky, comédien et metteur en scène. Homme de culture, d’engagement et de liberté dont les propos ne souffrent pas d’ambigüité : « A l’heure où l’on essaie par tous les moyens de bâillonner l’esprit et de niveler l’art, il est plus que jamais urgent de réagir, de nous recentrer et de nous dresser contre tout ce qui tente de nous opprimer ».D’où l’impératif besoin du « souffle des poètes buissonniers et des littérateurs de l’impossible ».Qui d’autre que le poète se décline par excellence comme cet « escaladeur des cimes ». Il n’y en avait pas un mais une cohorte. Parmi laquelle se distinguait la haute silhouette du maître de cérémonie, pour ainsi dire, Yves Broussard aux côtés duquel se tenait Téric Boucebci, venu d’Alger au nom de la revue algérienne de « poésie contemporaine des deux rives 12X2. ». Le premier se définit comme « poète méditerranéen d’expression française», lauréat de prestigieux prix (Antonin Artaud, Apollinaire, Charles Vildrac et Lucian Blaga, de Roumanie). . Il a dirigé la prestigieuse revue SUD et assure aujourd’hui la direction Autre SUD. La Ville de Marseille un important hommage intitulé : « Habitant la terre, Yves Broussard, poète ». Car c’est avant tout , cela qu’il est parmi ses pairs, venus nombreux à ce jumelage poétique. Il y avait des visages familiers, amis de l’Algérie, tel Jean-Claude VILLAIN, d’autres n’ayant pu être présents, tel Jean-Claude XUREREB, natif d’Alger, intime compagnon du regretté Jamal Eddine Bencheikh. Tout faisant partie du sommaire des « Archers », un grand nombre de ces poètes étaient réunis avec des poètes algériens par les soins de Téric Boucebci et Abderrahmane Djelfaoui, initiateurs de « 12X2 » dans le cadre de la Fondation Mahfoud Boucebci. A notre connaissance, c’est la seule revue de poésie à exister aujourd’hui. Une véritable aventure qui joint la ténacité au défi poétique. On le sait que trop, la poésie ne fait pas bon ménage avec le marché. Même si l’image du couffin est inséparable de Himoud Brahim dit Momo objet avec le poète Jean Malrieu du double hommage introductif. Et pour rester dans la métaphore marine , citons ces propos d’Abderrahmane Djelfaoui dans son « envoi » : « Heureusement, les poètes , à l’instar des poissons et des oiseaux, comme des antiques et nouveaux passeurs et bateliers des cotes et des estuaires ont la particularité d’être mus par une patience naïve qui ressemble à celle des vagues… ». Et comme tentative, parmi tant d’autres, de définition de la poésie, retenons celle proposée par Téric Boucebci, poète méditerranéen dont l’inspiration principale est nourrie par les mythes et légendes : « Nous vivons au travers des multiples histoires racontées par les uns, vécues par les autres. Nous ménageons nos effets et soudain nous voilà pris d’une envie subite d’exister ou de faire exister, de nous faire exister, de nous brusquer dans nos langueurs de vie ».D’une rive l’autre. Qui fait l e premier pas ? La question est superflue. Alger, Marseille, deux ports. Dans un même mouvement on y embarque et on y débarque. C’est un peu le pari de ces poètes méditerranéens. A la rencontre de Marseille, les hôtes étaient nombreux. Citons les poètes de la rive nord de la méditerranée qui firent le voyage algérien : Gérard BLUA, Yves BROUSSARD, Gérard ENGELBACH, Daniel LEUWERS, Jacques LOVICHI, Bernard Mazo, Jean PONCET, Dominique SORRENTE, Fréderic Jacques TEMPLE, Jean-Max TIXIER, André UGHETTO, Jean-Claude XUEREB.
A mesure que l’orbe du soleil était englouti au large du Vieux-Port, les voix des poètes décochaient leurs « flèches vivantes », offrandes aux dieux de la poésie méditerranéenne. Ulysse s’était arrêté un moment à Massalia. Et cette exhortation d’Yves Broussard, résume la rencontre poétique entre les deux rives :
« Les oiseaux seuls
Tracent leur parcours
Sans souci d’origine
Ni de fin ».

Et déjà, nous confie Téric Boucebci, Alger s’apprête à accueillir la présentation de « 12X2 ». En un lieu plus qu’emblématique, La Librairie des Beaux-arts en péril. Mais ce qui n’entame en rien la détermination de l’ami Boussad Ouadi face « aux rapaces de la spéculation ». Entre les deux rives, un impératif commun : « s’ouvrir à ceux que le système abandonne en chemin au prétexte fallacieux qu’ils ne sont pas dans les modes et qu’ils ne filent pas dans la grisaille de l’air du temps », comme le dit à Marseille, le metteur en scène Richard martin. Méditerranée, passage des miracles après les saccages.
A.K.