samedi 28 mai 2011

Le roman que n’a pas écrit Naguib Mahfoud

Le roman que n’a pas écrit Naguib Mahfoud


Quel roman aurait écrit Naguib Mahfoud sur l’Egypte d’aujourd’hui s’il était encore de ce monde ? La question pour sembler saugrenue n’est pas illogique. Car il avait consacré précédemment au règne de chacun des deux prédécesseurs de Hosni Moubarak un roman. A Nasser : ‘’Karnak café », écrit en 1971 sous Sadate. Naguib Mahfoud, avec son art de raconter une histoire, y solde ses comptes avec l’ère nassérienne. Marquée par une réelle ferveur révolutionnaire au début de son avènement elle se dénature progressivement et se corrompt moralement de l’intérieur en laissant s’instaurer la suspicion, l’exclusion et la répression. Au prétexte qu’on ne doit parler que d’une seule voix car l’ennemi fait planer sa menace sur le pays. Il faut le dire, à l’époque, ce n’était de simples fantasmes. Mais à grands renfort de discours triomphalistes, le régime devient aveugle idéologiquement et cruel bureaucratiquement en broyant ceux-là même qui croient en lui. Quand l’ennemi décidera de frapper, le régime s’écroulera, impuissant, victime de ses illusions et de son arbitraire. Sans phrases ronflantes, Mahfoud retrace le désenchantement d’un groupe de jeunes sincèrement idéalistes qui se retrouveront humiliés, trompés et désabusés par un manipulateur de la police politique Naguib Mahfoud dissèque dans « Karnak Café » les « maladies infantiles » du nassérisme qui ont conduit à sa défaite de Juin-67. Mais le mythe de Nasser a survécu à son naufrage politique. Dans les manifestations populaires qui embrasent actuellement l’Egypte, il n’est pas étonnant de voir ça et là dans la foule ses portraits brandis. Si ses Moukhabarates n’étaient pas des tendres, Nasser n’avait jamais fait tirer sur son peuple ou l’affamer. Il avait incarné un rêve de liberté qui n’avait pas tenu toutes ses promesses. Il est mort cependant adulé par son peuple. Ismaïl al-Cheikh, Zeinab Diyab et Helmi Hamada, les héros tragiques de ’’Karnak café’’ doivent être aujourd’hui à Maydène Ettahrir.
« Le jour de l’assassinat du leader », roman court, (ou plutôt une longue nouvelle écrit en 1989, sous Hosni Moubarak) raconte l’histoire d’une famille accablée par les conséquences de l’Infitah inauguré par le président Sadate. L’Egypte eut pour ainsi dire, son 5-Octobre en 1978 avec « les émeutes du pain ». Et, on sait comment finit Naguib Mahfoud, excelle à décrire les affres du petit peuple. Il a campé des personnages si vrais qu’ils ont fini comme par servir de modèle aux vivants. Après une parenthèse faite de récits métaphorique sur la revendication d’indépendance nationale au travers d’une plongée historique au temps des pharaons, Naguib Mahfoud, il donna vie des œuvres moulées dans l’écriture réaliste, voire avec notamment Le Nouveau Caire (1945), Le Passage des miracles (1947) et Vienne la nuit (1949) –dans lesquels il a peint avec profondeur et couleur la composante sociale du Caire au début du XXe siècle. Ils furent suivis en 1956-1957 par la fameuse Trilogie de mil cinq cent pages comprenant L'Impasse des deux palais, Le Palais des désirs et Le Jardin du passé. Dans cette vaste fresque historique il retrace le parcours de trois générations de la révolution nationale de 1919 à l’agonie de la monarchie. C’était la saga d’une famille, celle-ci bourgeoise cairote qui assiste à la disparition de l’Egypte traditionnelle et doit se prononcer face à des choix historiques cruciaux pour l'avenir de la nation. En 1959, Naguib Mahfoud publia-en feuilleton dans les colonnes d’Al-Ahramh - Les fils de la Médina. L'ouvrage fut stigmatisé par Al Azhar. Œuvre pharaonique que celle de Naguib Mafoud, tissée de correspondances entre fait littéraire et effets de l’histoire, l’osmose qu’elle peut atteindre parfois avec son présent et ses résonances dans le futur. Et bien que n’ayant rien d’un radical en politique et comblé d’honneurs, le vieil homme eut des principes et sut dire son fait au Prince restant fidèle aux plus humbles.
Le peuple égyptien, il faut lui rendre justice , a expérimenté, pour ainsi dire, en « leader », souvent à ses dépens, maintes percées et maintes mésaventures historiques : la lutte pour son indépendance nationale la « révolution de juillet », l’économie étatisée, la prépondérance de la classe militaire, les ravages des moukhabarates ; les guerres avec Israël, les défaites militaires, la « pax americana »…l’irruption de l’intégrisme, l’Infitah , (le mot arabe pour libéralisme) les dénationalisations, privatisations, les émeutes de la faim, les catastrophes naturelles et celles qui ne l’étaient guère, l’assassinat d’un président et la question cruciale succession de la démocratie et de la justice sociale et de l’alternance en république… , Mais ne dit-on pas de l’Egypte qu’elle est la mère du monde, Oum Eddounia ?
Sur ses vieux jours, Naguib Mahfouz , le seul Nobel de littérature à ce jour, fut lâchement agressé par un illuminé. A sa mort, Moubarak lui fit des funérailles nationales.
Aujourd’hui le raïs Moubarak , vieilli, usé par l’exercice du pouvoir, est dans l’œil du cyclone, et one sait par quelle porte il sortira de l’actualité . Naguib Mahfouz n’ pas écrit « L’automne du patriarche ». C’est son homologue du Nobel le Colombien Garcia Marquez qui l’a signé. Mais Naguib Mahfouz nous aurait sûrement étonnés par le roman que nous ne lirons pas.

A.K.

C’était au milieu des années soixante-dix -quand l’utopie avait le goût du possible- que j’ai connu Mohamed Dorbhan. Dans le creuset de cette effervescence, en ces temps, il faut l’avouer, la langue de bois passait avec les fulgurances révolutionnaires. Lui en souriait.Mais nul ne pourra récuser la ferveur, la sincérité, et même si le mot paraît grandiloquent, la pureté qui faisait battre le cœur de cette génération post-indépendance. Mais les rigueurs de l’ostracisme du pouvoir et l’ossification de la vie politique au début des années quatre-vingt ont tôt dispersé et gâché toute une génération bourrée de talents et tout en désintéressement.
Au moment, où à elle allait donner la pleine mesure de ses capacités, la barbarie l’a foudroyée. Tel fut le destin tragique de Mohamed Dorbhan , Allaoua Aït-Mebarek
et Djamal Derraza , tous trois journalistes au « Soir d’Algérie » ainsi que de nombreux autres citoyens qui étaient de passage dans le quartier du 1er-Mai emportés dans un attentat le Onze février 1996.
Mohamed Dorbhan , journaliste, caricaturiste, graphiste baignait donc dans les signes scripturaires et graphiques. Féru de littérature, il était naturel qu’il aille plus loin que cette littérature de l’éphémère que serait le journalisme .Il a laissé un le manuscrit d’un roman. Pour le quinzième anniversaire de sa disparition, par la fidélité à sa mémoire et par le travail patient de l’ami et éditeur Abdallah Dahou, ( Arakom) , son roman sera sauvé de l’oubli. Ce 11 février prochain les lecteurs algériens ont rendez-vous avec Mohamed Dorbhan. C’est un roman posthume que le lecteurs auront entre leurs mains. Œuvre posthume et définitivement close, comme achevée, y compris dans ce qui, dans l’intention de son auteur restait à parfaire. L’auteur ne sera pas là pour sacrifier aux questions, aux interrogations, au plan com, selon l’usage d’aujourd’hui qui accompagne nécessairement une publication. Encore moins de séance de dédicace. Mohamed Dorbhan a tracé les dernières lettres de son roman, récit, un 14 juillet de l’an mil neuf quatre vingt neuf. On peut soupçonner dans cette date un clin d’œil symbolique à l’histoire. Et de l’histoire, il n’en est que question dans ce récit. A la fois polyphonique dans ses séquences à multiples ressorts, pareilles à ces poupées gigognes russes (dont il est question quelque part dans le texte lui-même) et cependant racontés d’une seule traite, d’un même souffle sur plus de deux cents pages par la même « voix ». Omnipotente, omnisciente. Un vrai vertige verbal, que l’on peut comparer à un oued déchaîné, tumultueux, dont les flots décapent sur leur passage ce qui sert de décor ou d’artifice. Que l’on ne s’y méprenne point, le tumulte de l’énonciation n’exclut pas la maîtrise de l’écriture. Mohamed Dorbhan a vraisemblablement commencé son roman au lendemain des journées d’émeutes populaires d’octobre 1988. Le récit se clôt quasiment une année après. Entre le temps de l’utopie du changement radical et de la déconvenue publique, l’illusion lyrique aura été de courte durée. Et comme on le sait, pour les pouvoirs établis, les meilleures plaisanteries sont les plus courtes. D’ailleurs, l’auteur évoque ces journées héroïques et rares dans l’histoire d’un peuple de façon évanescente. « Dans cette grande patrie que n’associent que le despotisme des roitelets, le triomphalisme des journaux et le prix de la farine », les jeux sont faits. « Oui, ce furent de belles journées qui, noyées dans le hurlement des torturés, changèrent le cours des jours et le peuple de la ville fit semblant d’avoir oublié le massacre et ici les marchands de vent ne tarissaient pas d’éloge, criaient victoire et s’excusaient de ce petit bain de sang hélas malheureux mais nécessaire…»…, et les choses, petit à petit et progressivement, Le simulacre de changement ne rend que plus désespérant le cours des jours : («avec les fusils de l’indépendance, on a maté la rébellion »). C’est un monde encore plus clos, étouffant sous la canicule et la poussière, livré aux manipulations les plus sordides. Où rien n’étonne : le vrai, la vraisemblance ne fait pas partie du code social. Tout a commencé quand Salaheddine Djoudi, « un flic rêvasseur », est chargé d’une mission impossible.par un improbable commissaire. En fait, en guise d’enquête, ce sont les rêvasseries douces-amères et la passion amoureuse pour « Aïcha la tueuse » de l’inspecteur qui constitueront l’essentiel des péripéties. Les hauts faits de ce dernier, pourvu d’un prénom mythique, consisteront en une navigation triangulaire qui le conduira de son bureau du commissariat qui donne sur la mer, place « Halladj », au bar « La Sirène» qui change d’enseigne au gré de l’histoire du moment. Alors qu’il doit enquêter, préfère philosopher. Ses enquêtes, il les consacre donc aux recherches mythologiques helléniques et autres. « La réalité et les légendes étaient liées par d’invisibles et inaltérables filins ». Et vogue la galère de l’imaginaire et de l’érudition. Plongée dans des référents historiques où défilent les anecdotes les plus folles et les personnages les plus hauts en couleur. A partir de là, Mohamed Dorbhan nous entraîne dans une cavalcade épique qui traverse au galop les époques et les contrées les plus lointaines, avec leur lot de gloire et de mystification. El Hallaj, poète mystique soumis à la question et au martyre éclaire une quête désespérée de pureté qui fermente paradoxalement dans la tête d’un serviteur de l’ordre s’élançant d’un lieu de perdition sur le tapis volant de son imagination. « Face à l’absurde, il restait la folie ». le roman fait la place belle aux digressions historiques qui peuvent paraître comme saugrenues parfois dans la progression du récit proprement dit, il dénote un sens aigu du détail et de la description qui peut confiner à la virtuosité (le passage consacré à la miniature ou la scène du suicide ratée de l’inspecteur, par exemple). Par contre, les personnages en-dehors de Aïcha et du commissaire, et dans une certaine mesure « l’homme à l’astrolabe » restent des silhouettes, sinon, et c’est inévitable, des caricatures définitivement figées. La mort n’aura pas donné à Mohamed Dorbhan l’occasion de remettre son ouvrage sur le métier. Comme sa mort, son œuvre est irréversible. La première n’est pas de l’ordre du malentendu. Selon Shakespeare :« La vie est une histoire racontée par un idiot, pleine de fureur et de bruit, et qui ne signifie rien » ? En même temps que dans ce rien se joue la totalité du destin humain. Celui qui connaissait un tant soit peu Mohamed Dorbhan reconnaîtra derrière le narrateur son humour aiguisé. Le « Minotaure », cet univers à la marge est un condensé en fait de la normalité en usage. Dans ce monde à ciel ouvert, tout est fermeture, la seule épopée est sur le front de la lutte contre la pénurie. Et le fléau des mouches. Leur traque est devenu un sport national et un motif de méditations philosophiques dans un univers où « se volant les uns et les autres, tout le monde à la fois finissait par rentrer dans ses comptes ». A cette écriture sarcastiques , succèdent des passages tantôt épiques : quand il évoque par exemple, l’exil à Cayenne, la saga des raïs, le naufrage de la flotte et la défaite de Charles Quint sur les rivages algérois, les conquêtes et les rapines coloniales – tantôt lyriques qui humanisent cet inspecteur déboussolé mais gardant au plus profond de lui quelques braises de lucidité et de dignité. C’est un roman d’éclaireur qui ne voit la lumière du jour que vingt ans plus tard. Miracle, il ne souffre pas, comme on peut le craindre en certains cas, d’anachronismes. Le secret de jouvence est dans le parti pris (le lecteur le vérifiera aisément) de ne pas raconter une histoire selon les canons romanesques traditionnels (aujourd’hui de retour) mais dans le recours aux procédés de la tragédie en ne craignant d’y insuffler une bonne dose d’humour et de verdeur langagière. Et les tempêtes populaires qui secouent les pouvoirs dans le monde arabe ravivent, selon le mot de A.Dahou, « la cicatrice d’Octobre ». Durant toute la lecture du roman, m’accompagnait le sourire tranquille et de Mohamed Dorbhan. Témoin lointain au roman cinglant. « La mer, toujours la mer, éternellement la mer ».

A.K.

Mohamed DORBHAN: Les neuf jours de l'inspecteur Salaheddine
Arak Editions, 2011

dimanche 10 avril 2011

Ainsi parlait Césaire




Aimé Césaire, le père de la Négritude, ou plus simplement « Papa Aimé » comme l’appelaient affectueusement les Antillais, est entré enfin au Panthéon de la nation française. Symboliquement. Sa dépouille mortelle repose toujours dans sa terre natale, la Martinique à laquelle il a voué sa vie et son génie sans frontières. Il a rejoint, notamment, l’un de ses inspirateurs, Toussaint Louverture, l’apôtre précurseur du combat contre l’esclavagisme et le colonialisme. Quel destin et quel chemin, tout en droiture et en lucidité jusqu’au crépuscule de son existence. Ne cédant ni à la gloriole ni aux honneurs. Aimé Césaire est resté un humble, frère des hommes, surtout ceux qui ont à souffrir de l’esclavage, du racisme et de la discrimination sous toutes formes. Ce Martiniquais, était né dans une famille pauvre et nombreuse.
« Qui suis-je? Qui sommes-nous? Que sommes-nous dans ce monde blanc?» Qu'est-il permis d'espérer?»Voilà les trois questions essentielles qu’il se posera avec ses compagnons les plus proches, tels Léopold Sedar Senghor, Birago Diop et Léon Dumas quand il débarque en France au début des années trente. Il découvre une métropole encore dans l'exaltation de sa mission civilisatrice avec l'Exposition coloniale et la commémoration du rattachement des Antilles. L’étudiant brillant mais tourmenté, était révolté par la condition humiliante faite à sa terre d'origine et plus encore par le drame subi par le continent africain. Il dira que Rimbaud énormément compté pour nous, parce qu'il a écrit: «Je suis un nègre.». Ce qui n’est étonnant de la part de ce dernier : à quatorze ans à peine, il avait consacré un poème à « Jugurtha », longtemps escamoté dans l’historiographie littéraire officielle. D’autres figures ont nourri la prise de conscience de Césaire et de ses compagnons : « Langston Hugues et Claude McKay, les nègres américains ont été pour nous une révélation. Il ne suffisait pas de lire Homère, Virgile, Corneille, Racine... », dira-t-il dans un livre d’entretien « Nègre je suis, nègre je resterai » (avec Françoise Vergès, Albin Michel 2005). En vers, il écrira : « Et l'on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et on nous vendait sur les places et l'aune de drap anglais et la viande salée d'Irlande coûtaient moins chers que nous ". Pour Césaire, il fallait de toute urgence retrouver le point d'origine de l'homme noir, se dépouiller des oripeaux du paternalisme et mettre un terme à l'inféodation séculaire.et commencer à opérer le changement dans l’art de la parole et de l'écriture poétique en rupture avec la " poésie de décalcomanie " en vogue dans ses Antilles natales où l’exercice du sonnet passait pour une réussite d’ assimilation. Un mot qui allait devenir emblématique sera le mot de passe de la quête et de la conquête identitaire: négritude. Il fait partie aujourd’hui des évidences culturelles. Mais il y a soixante ans, " le fait simplement d'affirmer qu'on est nègre était un postulat révolutionnaire «, précisera Césaire plus tard en ajoutant cette réflexion on ne peut plus actuelle : « Les Français ont cru à l'universel et, pour eux, il n'y a qu'une seule civilisation: la leur. Nous y avons cru avec eux; mais, dans cette civilisation, on trouve aussi la sauvagerie, la barbarie. Ce clivage est commun à tout le XIXe siècle français. Les Allemands, les Anglais ont compris bien avant les Français que la civilisation, ça n'existe pas. Ce qui existe ce sont les civilisations ».

Son livre fondateur « Cahier d'un retour au pays natal » vibre de versets qui décideront du destin de toute la littérature africaine d'expression française. Frantz Fanon rapporte dans « Peau noire masques blancs qu'une femme s'évanouit lors d'une conférence d'Aimé Césaire tant son français était " chaud "…
Il est ce " brasseur de souffrance et prenant sur lui tout ce sang, il s'affirme fondamentalement solidaire de tous les peuples piétinés ". Joignant l'acte à la parole, il s’est jeté dans le combat en entrant en politique pour la dignité de ses frères. Pour mémoire son « Discours sur le colonialisme » en 1950 : « On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemin de fer… Moi je parle de sociétés vidées d'elles-mêmes, de cultures piétinées, d'institutions niées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties ". Autant de paroles qui se conjuguent avec l’ébranlement d'un vaste mouvement émancipateur des peuples humiliés à la recherche d'un nom pour leur patrie comme le prophétisais son contemporain Jean Amrouche.
« Le surréalisme nous intéressait, parce qu'il nous permettait de rompre avec la raison, avec la civilisation artificielle, et de faire appel aux forces profondes de l'homme. » dit-il. Mais, tenant en horreur les chapelles et les dogmes, il refusa de se laisser inféoder par le surréalisme. Et cela remontait à loin comme cette anecdote en témoigne : « J'ai toujours été connu comme un rouspéteur. Je n'ai jamais rien accepté purement et simplement. En classe, je n'ai cessé d'être rebelle. Je me souviens d'une scène, à l'école primaire. J'étais assis à côté d'un petit bonhomme, à qui je demandai: «Que lis-tu?» C'était un livre: «Nos ancêtres, les Gaulois, avaient les cheveux blonds et les yeux bleus...» «Petit crétin, lui dis-je, va te voir dans une glace!» Ce n'était pas forcément formulé en termes philosophiques, mais il y a certaines choses que je n'ai jamais acceptées, et je ne les ai subies qu'à contrecœur ». A propos de surréalisme, il faut cependant savoir qu’André Breton parmi les premiers a dit a fait son éloge « Aimé Césaire est un Noir qui est non seulement un Noir mais tout l'homme, qui en exprime toutes les interrogations, toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases et qui s'imposera de plus en plus à moi comme le prototype de la dignité ". C'est contre l'aliénation sous toutes ses formes qu'il mobilisa son énergie vitale. Ce que l'on qualifia chez lui de " contre-racisme " n'est que l'expression d'un humanisme incandescent car " le nègre, c'est aussi le juif, l'étranger, l'amérindien, le gitan, l'indien, l'analphabète, l'intouchable, le différent, le voisin… " précise Breton. Son œuvre poétique est à l'image d'un vaste village africain, tellurique, foisonnante, torride et sonore comme un tam-tam ponctuant peines et allégresses de la grande tribu humaine et portant surtout au monde la voix de " ceux qui n'ont inventé ni la poudre ni l'électricité ". C’est une vraie « arme miraculeuse » d’invention poétique massive. « Faire un village ou un poème est du même ordre », affirmait-il.
Homme d'engagement, Césaire était aussi celui des ruptures. Après un étroit compagnonnage avec le PCF, il se résolut à prendre ses distances en 1956 pour cause de tiédeur de ce dernier à l'endroit des questions nationales. Il adressa une lettre ouverte mémorable au dirigeant du PCF, Maurice Thorez. Il pouvait au demeurant faire montre de Sans de pragmatisme en défendant, par exemple, le " départementalisme " pour les Antilles dans l'attente d'une authentique autonomie, quitte à être voué aux gémonies par les partisans de l’indépendance…

La traite des noirs, les navires négriers, la ségrégation bestiale sont autant de fléaux qui appartiennent aujourd'hui à une histoire douloureuse. La décolonisation a fait son œuvre. Césaire fut parmi les premiers, notamment dans sa pièce « La tragédie du roi Christophe » (1963), à traiter du " soleil des indépendances " africaines : " la libération, c'est épique, mais les lendemains sont tragiques ".d’ajouter : « Nous protestons contre le colonialisme, nous réclamons l'indépendance, et cela débouche sur un conflit entre nous-mêmes. Il faut vraiment travailler à l'unité africaine. Elle n'existe pas. C'est effroyable, insupportable. La colonisation a une très grande responsabilité: c'est la cause originelle. Mais ce n'est pas la seule, parce que s'il y a eu colonisation, cela signifie que des faiblesses africaines ont permis l'arrivée des Européens, leur établissement. » Le constat de Césaire est étayé sans cesse par l'actualité.

Ainsi donc au soir de sa vie, Césaire n'a pas cessé de s'interroger et de nous interpeller : " A l'heure où nos identités, déçues par le mythe du progrès et dévastées par les faux universalismes, se réveillent, leur revendication ne peut-elle être que passionnelle et violente ? Affirmation de soi et négation de l'autre sont-elles inséparables ? « Peu m'importe qui a écrit le texte de la «Déclaration des droits de l'homme»; je m'en fiche, elle existe. Les critiques contre son origine «occidentale» sont simplistes. En quoi cela me gênerait-il? Il faut s'approprier ce texte et savoir l'interpréter correctement ». ".C’est la question – et le défi- lancé par le vieil homme à ses frères du Sud. Non sans interpeller l’Occident : « On peut toujours raconter n'importe quoi sur ce qui s'est passé: «Regardez dans quel état sont ces malheureux. Ce serait un bienfait de leur apporter la civilisation … les Européens croient à la civilisation, tandis que nous, nous croyons aux civilisations, au pluriel, et aux cultures ».Gageons que cette entrée symbolique d’Aimé Césaire au Panthéon, éloignera les vieilles lunes qui agitent les esprits chagrins.
Ainsi parlait Papa Aimé.
A.K.

samedi 26 mars 2011

Le cercle évanoui de la parole torride






Hamid Skif nous a quittés avant d’atteindre son soixantième anniversaire. Triste printemps qui a vu son retour d’exil définitif pour ses funérailles dans sa ville natale, Oran. Fort heureusement, il restera son œuvre multiforme qui embrasse plusieurs domaines de la création, de la poésie, en au roman, en passant par la nouvelle et les scénarios. Elle demande à être réunie, publiée et diffusée dans son pays. Quelques temps plus tôt, c’était Rachid Bey qui nous quittait discrètement, poète devenu rare, aux recueils inédits dont nous ne connaissons que des titres grâce à Jean Sénac. Ils ont fait tous deux partie de cette nouvelle « vague » de la poésie algérienne qui fit entendre ses coups de colère et sa rage d’espoir. Des éclaireurs en rébellion dont les destins se fracassèrent contre les murs de la bureaucratie culturelle où plus tragiquement finirent pour certains-dont Sénac le premier- , comme Youcef Sebti sous la lame des sicaires de l’obscurantisme. En bien des aspects, ces poètes (qui n’écrivaient pas dans la langue de leurs mères, leur a-t-on assez reproché –sic-) ont parlé précocement de la liberté de l’individu et du peuple. Autour de Jean Sénac, jusqu'à sa mort en 1973, s’était constitué ce que l'on a nommé, avec une pointe d'ironie, "le cénacle". Une mouvance - en fait informelle-de jeunes poètes mus par un même attachement à l'écriture, évoluant dans une sphère commune d'interrogations et d'inquiétudes. Ces poètes auraient pu demeurer dans un total anonymat si Jean Sénac ne les avait mis sous les projecteurs en publiant en 1971 son Anthologie de la nouvelle poésie algérienne, qui se présente à la fois comme essai et anthologie. Quelques uns de ces jeunes poètes, à la faveur d'un colloque culturel en 1968, avaient rendu publique un manifeste intitulé « Mutilation » où l'on pouvait lire : "P eut-on
E crire
U n seul
P OEME
L ibre de dire
E t de transmettre la Vérité et les Réalités."
Dans le texte introductif de son anthologie, Le levain et la fronde, Jean Sénac écrit : "Ignorée de ses pairs, voici donc une génération qui s'est construite dans l'isolement, le doute, la rupture. Sur cette route où l'on feint toujours de ne pas l'apercevoir, elle a trouvé ses bornes, ses demeures, les voies précieuses de son sang. Elle refuse désormais les querelles et les prétentions mythiques des aînés".L'anthologie réunissait neuf poètes. Pendant longtemps, ces neuf noms, Youcef Sebti, Abdelhamid Laghouati, Rachid Bey, Djamal Imaziten, Boualen Abdoun, Djamal Kharchi, Hamid Skif, Ahmed Benkamla et Hamid Nacer-Khodja, seront considérés comme les représentants attitrés de cette nouvelle poésie, repris et cités dans les travaux (surtout journalistiques) touchant au champ littéraire algérien.Quand Bachir Hadj-Ali traitera du "mal de vivre et la volonté dans la jeune poésie algérienne d'expression française"il illustrera son étude en s'appuyant sur les textes rassemblés par Jean Sénac, alors que déjà une autre vague de jeunes poètes s'annonçait et dont le retentissement ne sera perceptible que dans les années quatre-vingt. Aujourd'hui, cette anthologie a revêtu un caractère mythique à partir de laquelle la notion d'une nouvelle poésie s'est imposée par rapport à celle des aînés qui apparaissait comme institutionnalisée. Il faut observer, pour être équitable, que si certains poètes qui se sont révélés pendant la guerre ne se sont pas renouvelés, il en est autrement pour Sénac, Mohamed Dib Bachir Hadj Ali, Djamel Amrani. D'autres, comme Rachid Boudjedra, se consacreront au roman. Jeune ou nouvelle poésie algérienne ? Le qualificatif est employé indistinctement. Au moment où cette anthologie les révélait aux lecteurs, ils avaient dans leur majorité une vingtaine d'années. Dans le contexte de l'époque le recours à la langue française restait problématique et objet de controverse. Même si dans le Manifeste de Constantine, les jeunes poètes prenaient la précaution de souligner que l'utilisation de la langue française était "provisoirement imposée" et dans "un but authentiquement progressiste".
Mais moins que la langue, c'est la thématique de cette poésie qui la rendait suspecte et scandaleuse aux yeux de la prétendue « morale révolutionnaire". Suspecte parce que voulant se situer au-dessus de la mêlée des appareils et scandaleuse parce qu'elle osait évoquer les tabous religieux et sexuel : "à vrai dire, tout le background, charrié par ces textes qui traversaient en profondeur la société, constituant un contre-discours incompris et marginal dans le contexte du boumédiénisme de l'époque"("Poésie de la révolution ? A propos de "Le mal de vivre et la volonté d'être" Djamila et Nourredine Saadi, L'Harmattan, 1992).C'est Youcef Sebti qui résumait dans une formule la vocation de ce moment poétique : "nous transmettons ce que chacun d'entre nous a pu arracher au mutisme d'un présent torride". Ce que qualifiera dans son étude Bachir Hadj Ali de "mal de vivre et de volonté d'être». Première cible de cette révolte : les traditions sclérosées qui oppriment en particulier la femme, jouet et objet de marchandages entre les familles. Plusieurs de ces textes ont trait au "viol légal" subi par les jeunes filles mariées contre leur gré. Citons deux poèmes qui décrivent crûment le rituel du mariage dans un mélange baroque de la tradition et de l'arrivisme moderne : Nuit de noces de Youcef Sebti et Chanson pédagogique couscous de Hamid Skif. Dans une société régie par le mutisme sur tout ce qui touche aux rapports charnels, sinon sur le mode allusif, on mesure l'impact d'un tel verbe sur Dame ennemie des changements fustigée par Ahmed Benkamla .Autre tabou à voler en éclats : l'usage pétrifié des pratiques religieuses bigotes. Une lecture étroite avait vite fait de taxer cette poésie de blasphématoire, voire d'hérétique, alors qu'elle s'attaque aux Castrateurs (Jean Sénac) .Poésie de la transgression, c'est aussi une parole sur un manque douloureux, l'accomplissement du sentiment amoureux dans une société où la mixité est combattue, où le verbe aimer fait partie des interdits. Rachid Bey, en invoquant "Hayet" (vie) compare le couple à "deux échos / plantés dans le désert". Aussi atteint-il des sommets incandescents dans les poèmes, seul lieu d'accueil et d'expression. L'amour, thème obsessionnel se décline jusqu'au vertige (Cantique de l'obsédé de Boualem Abdoun). Bachir Hadj Ali relève que l'expression du thème de l'amour "emprunte les moules occidentaux sans rien devoir à ceux de la tradition". Ces jeunes poètes sont à l'écoute du monde moderne, en plein bouleversement à cette époque, particulièrement marquée par la revendication libertaire. Ils se revendiquent des "parias" et tournent en dérision les "révolutionnaires habillés en Levi's Strauss (...) lisant France-Soir" (Hamid Nacer-Khodja). Cela ne signifie pas pour autant qu'ils s'éloignent des thèmes sociaux, de la nécessaire réparation des inégalités La démarcation concerne surtout "le nationalisme anachronique", selon la formule de Mostéfa Lacheraf qui remarque qu'une telle poésie n'est pas étrangère au patrimoine algérien dans la mesure où "(...) la colère, la truculence, la révolte, l'ironie, l'inquiétude même ou le goût du scandale et l'impiété et la sombre magie des mots sont des traits majeurs, combien familiers à nos cultures populaires". Youcef Sebti avait écrit : "quelqu'un viendra de très loin/Et réclamera sa part de bonheur/Et vous accusera d'un malheur". On peut espérer qu’il a été entendu quelque part pour le bonheur des nouvelles générations algériennes.

Abdelmadjid Kaouah

POUR SALUER HAMID SKIF

C’est la treizième édition du Printemps des poètes en France. Cette « fête » des poètes a essaimé en Europe et à travers le monde. Faut-il le clamer encore une fois, la poésie si elle sortable reste guère vendable ? A titre d’exemple, dans le pays où a été conçue le printemps des poètes, selon Livres Hebdo seulement 1% du lectorat lit de la poésie. Avec le théâtre, ces genres ne représentent que 0,2 à 0,4% du marché du livre. Il semblerait que les anthologies de poésie arrachent davantage d’audience.
Il reste que la poésie n’est pas seulement affaire de mots. C’est avant tout une attitude, une représentation du monde. A ceux et celles qui s’interrogent sur l’utilité de la poésie, je pourrais reprendre quelques citations des poètes eux-mêmes
"Je sais que la poésie est indispensable, mais je ne sais pas à quoi" avouait Jean Cocteau. Jacques Prévert lui nous a dit : « La poésie c'est le plus vrai, le plus utile surnom de la vie". Mais "La poésie n'a d'autre but qu'elle-même" faisait observer Baudelaire. L’homme aux semelles de vent, Rimbaud a prédit que « La poésie ne rythmera plus l’action. Elle sera en avant ».En quelques moments historiques, cette prédiction s’est vérifiée sans empêcher qu’aux entraves de l’académisme succèdent les poésies de laboratoire. Il est vrai que le travail de la poésie est dans la langue et par la langue… Il suffit de penser aux « Châtiments » de Victor Hugo, au poème Liberté de Paul Eluard au temps de l’Occupation allemande de la France, à « Incitation au nixonicide et éloge de la révolution chilienne » de Pablo Neruda écrit quelques jours avant le coup d’Etat de Pinochet et la disparition du poète. Neruda avait écrit : « Je n’ai pas d’autre issue : contre les ennemis de mon peuple, ma chanson est offensive et dure comme la pierre araucane. Cette fonction peut-être éphémère. Mais je l’assume. Et j’ai recours aux armes les plus anciennes de la poésie, au chant et au pamphlet dont se servirent classiques et romantiques pour détruire l’ennemi ». Sans oublier chez nous « Nedjma » de Kateb Yacine, ou pour les Palestiniens « Awrâq al-Zaytûn » (Rameaux d’olivier) de Mahmoud Darwich. Dans certaines circonstances historiques, le devoir du poète est de se prononcer et de dénoncer l’injustice et ses fureurs. Mais ce n’est pas là la vocation exclusive de la poésie.
Très récemment, j’ai eu plaisir, grâce à l’initiative de leur professeure, de rencontrer des lycéens .Une rencontre stimulante et dense qui fait mentir un tant soit peu les statiques citées plus haut. La rencontre fut studieusement préparée par des échanges pédagogiques et une batterie de questions auxquelles, je l’avoue, j’ai eu du mal à répondre. Sans logomachie ni détour. Car que répondre à une question désarmante : « Que cherchez-vous à dire dans vos poèmes ? ». Je me suis réfugié derrière un grand poète, Paul Valéry « Si l’on s’inquiète de ce que j’ai « voulu dire », dans tel poème, je réponds que je n’ai pas voulu dire, mais voulu faire, et que ce fut l’intention de faire qui voulu ce que j’ai dit… ». A chaque printemps ses nuances. Ce 21 mars prochain, le poète Hamid fêtera son soixantième anniversaire. Il lutte depuis plusieurs mois avec courage contre une grave affection. Pour son anniversaire, un ouvrage, Le Livre des souvenirs, a été mis en chantier, regroupant anecdotes et courts récits remémorant rencontres ou événements partagés avec lui. En guise de salutations, je reprends quelques extraits du texte que j’ai pu lui adresser. C’était en 1975 à Ouargla, dans le sud des grands espaces. Plus précisément dans un restaurant. Proche voisin de table, j’entendais parler quelqu’un à haute voix dont je ne voyais que le dos. C’était au sujet de la réforme agraire. M’enhardissant, je m’imposais à mes voisins de table.
J’avais déjà une certaine connaissance- indirecte- de Hamid Skif, « l’enfant terrible » de la jeune poésie algérienne rendue plus ou moins familière aux passionnés de poésie par Jean Sénac. Je l’avais vu en photo dans ce qui est devenu une mythique anthologie. Un témoignage poétique de l’esprit frondeur et rebelle de la jeunesse algérienne des années 60/70... Là c’était en grandeur nature. Ce qui m’avait frappé après coup c’était sa stature et son naturel. Il aurait pu se formaliser de mon immixtion alors que non, il a poursuivi la discussion avec moi comme avec un familier. A l’époque, si je crois, qu’il s’occupait du bureau de l’APS à Ouargla. Dès ce premier contact, j’ai compris qu’en politique comme en poésie, Hamid Skif ne se payait pas de mots. Il a en horreur les clichés, les raccourcis et les slogans creux. Ce que l’amitié au long des années et des hasards me confirmera. Ses positions de principe n’ont rien de grandiloquent ou de glacé. De l’humour et de la chaleur humaine enrobent le tout. Je l’ai rencontré des années plus tard à Tipaza. Avons-nous parlé de Camus ? Je n’en sais trop rien. Ce que je sais c’est qu’il m’a invité tout de go chez lui et fait sentir une hospitalité devenue déjà rare dans la capitale. Je ne savais pas encore que l’oranais qu’il était avait des origines des Hauts-plateaux. En cela, je crois deviner le secret de la connivence naturelle qui nous unissait par-delà les mots, les lettres et le journalisme. Autres rencontres dans la foulée des évènements d’Octobre-88. Il avait pris la décision de quitter l’APS pour tenter « l’aventure intellectuelle », une expérience vécue dans une farouche indépendance d’esprit. A l’époque de cette accélération de l’histoire, nous avions de brefs échanges. Il était très impliqué mais d’un grand calme en ces temps agités. C’est bien plus tard, sur les chemins de l’exil, que j’ai eu, paradoxalement, la chance de m’entretenir avec lui plus longuement. J’ai même eu un vrai de plaisir personnel, dans un moment où l’exil s’accompagnait d’une pénible macération existentielle, de le voir arriver d’Hambourg à Toulouse, en compagnie d’amis de Tiaret. Je puis dire que ce fut une vraie fête amicale qu’il m’a donnée. J’ai pu aussi comprendre davantage sa vérité et ses épreuves qu’il se gardait d’étaler. Je crois que c’était vers le mois de mars. Le mois de l’anniversaire de sa naissance. Il est passé à Toulouse comme une étoile filante dans un printemps mitigé. Quelques temps plus tard, il a séjourné à Bordeaux. Il devait faire à nouveau le voyage à Toulouse. Je m’en faisais fête à l’avance. Nous n’avons pas pu hélas nous retrouver à nouveau. Nous nous parlions très souvent au téléphone. Et puis, peut être, surtout de ma faute, les nouvelles se sont espacées. Et un regret me travaille, celui de n’avoir pas encore mené à terme le grand entretien convenu. Qu’il me pardonne. Nous les Algériens, nous ne savons pas dire l’amour, l’affection que nous portons aux gens qui nous entourent. La pudeur (el-hochma) ancestrale en serait la cause. Ou plutôt quelque inhibition freudienne ? Ici, en tous cas, dans ce texte comme à travers un frêle message de vie – avec le voile d’un reste de retenue- je voudrais dire tout haut à Hamid Skif que je l’aime comme un frère.
Bon anniversaire, Hamid, mon frère.
A.K.

samedi 29 janvier 2011

LIBRES PARCOURS: Les mille et une portes du matin égyptien




Jusqu’à quand les chars, les tanks et les états d’exception, de siège, d’urgence dans les villes du monde du monde arabe quand les peuples se lèvent, sortent dans la rue pour dénoncer les pouvoirs en place, leur impéritie, le règne de l’arbitraire, leur prétention et leur morgue dynastiques?
Le poète Nizar Qabanî écrivait avant sa mort :

J'essaie -depuis mon enfance- de lire tout livre traitant des prophètes des Arabes,
Des sages des Arabes... des poètes des Arabes...
Mais je ne vois que des poèmes léchant les bottes du Khalife
pour une poignée de riz... et cinquante dirhams...
Quelle horreur !!
Et je ne vois que des tribus qui ne font pas la différence entre la chair des femmes...
Et les dates mûres...
Quelle horreur !

Je ne vois que des journaux qui ôtent leurs vêtements intimes...
Devant tout président venant de l'inconnu..
Devant tout colonel marchant sur le cadavre du peuple...
Devant tout usurier entassant entre ses mains des montagnes d'or...
Quelle horreur !


Tout cela, parait-il, pour leur bien, car ils ne sont pas matures, prêts pour la démocratie qui est un luxe pour les aisés, instruits, policés. Les pouvoirs autoritaristes, despotiques ont pourtant eux-mêmes creusé la fosse où l’histoire les reléguera. Dans le cas de l’Egypte où après la mort de Nasser, avec l’Infitah de Sadate poursuivi méticuleusement par son successeur au pouvoir depuis 30 ans des fortunes pharaoniques se sont édifiées sur la misère du peuple, des petites gens réduits à habiter les cimetières, à se suffire du « aïch », du pain local et de discours glorificateurs pour faire passer l’amertume de la capitulation et l’humiliation de l’oppression de classe. Pourtant les voix de la conscience civique n’ont pas manqué ni en littérature ni au cinéma ni dans la poésie, surtout celle qui émane du petit peuple. Hier et aujourd’hui comme cheikh Imam chantant Ahmed Fouad Nedjm, à jamais rebelle .A plus de quatre-vingts ans, en février 2009, à Oran Ahmed Fouad Nedjm prédisait à ceux qui désespéraient du peuple égyptien : « Aujourd'hui, l'Egypte est en état de réanimation. Mais, bientôt, le peuple reviendra sur le devant de la scène. Il faut savoir que dans tous les pays arabes, des enfants sont victimes d'atrocités et leurs aînés terrorisés par les pouvoirs en place. Ils les appauvrissent et les font vivre dans une peur perpétuelle. Il est temps que tous les peuples brisent les chaînes, car il sont tous trahis par ceux qui les gouvernent».
Prédiction de poète immergé dans les tréfonds de son peuple.
Ecoutons sa voix en version originale :

يا عرب يا عرب يا أهل مصر

يا عرب .. يا عرب .. اسمعوا صوت شعب مصر

يطلع الدجال بزيفو .. يملا وادي النيل ضباب

ينزل الجلاد بسيفو ... يزرع الموت و الخراب

يطول الليل زي كيفو .... الصباح له ألف باب

و احنا بوصلتنا بإيدينا .. ما تخافوش من الليل علينا

مهما غبتو عن عينينا ..

انتو جوا بقلب مصر

يا عرب يا عرب يا أهل مصر

La Foire du Livre du Caire est ajournée en raison de l’état d’urgence et du couvre-feu. Le peuple égyptien est en train d’écrire son propre Livre. Le livre de sa liberté .

A.Kaouah

Poètes choisis, poèmes croisés: Pablo NERUDA














IL N'Y A PAS D'OUBLI

Si vous me demandez où j'étais
je dois dire : « Il arrive que ».
Je dois parler du sol que les pierres obscurcissent,
du fleuve qui en se prolongeant se détruit :
je ne connais que les choses perdues par les oiseaux,
la mer laissée en arrière, ou ma sœur qui pleure.
Pourquoi tant de régions. Pourquoi un jour
se joint-il à un jour ? Pourquoi une nuit noire
s'accumule-t-elle dans la bouche ? Pourquoi des morts ?
Si vous me demandez d'où je viens, je dois parler
avec les choses brisées,
avec des ustensiles trop amers,
avec de grandes bêtes souvent pourries
et avec mon cœur tourmenté.

Ce ne sont pas les souvenirs qui se sont croisés
ni la colombe jaunâtre qui dort dans l'oubli,
mais des visages avec des larmes,
des doigts dans la gorge,
et ce qui s'effondre des feuilles :
l'obscurité d'un jour écoulé,
d'un jour nourri de notre triste sang.

Voici des violettes, des hirondelles,
tout ce que nous aimons et qui figure
sur de douces cartes à longue traîne
où se promènent le temps et la douceur.
Mais ne pénétrons pas au-delà de ces dents,
ne mordons pas aux écorces que le silence accumule,
car je ne sais que répondre :
il y a tant de morts,
et tant de jetées que le soleil rouge transperçait,
et tant de têtes qui frappent les bateaux
et tant de mains qui ont enfermé des baisers,
et tant de choses que je veux oublier.

Pablo NERUDA

Résidence sur la terre

Poètes choisis, poèmes croisés: Mahmoud DARWICH





La terre nous est étroite

Désert !
J'ai vu le jour il y a mille ans.
Ils ont ouvert la porte de ma cellule et je me suis écroulé sur le jour.
Ma foulée est courte, blanches blanches sont les distances et la porte est un fleuve.
Pourquoi élève-t-on les prisons au bord du fleuve dans un pays qui se languit de l'eau ?
Ils ont ouvert la porte de ma cellule et je suis sorti.
J'ai trouvé un chemin et je l'ai pris.
Où aller ?

J'ai commencé par dire :
J'enseignerai la marche à ma liberté.
Elle s'est penchée vers moi,
je me suis adossé à elle et je l'ai étayée.
Nous sommes alors tombés sur le vieux marchand d'oranges,
je me suis relevé et j'ai entassé ma liberté sur mon dos,
ainsi que l'on charge les pays sur les chameaux ou les camions,
et j'ai marché.

Sur la place des orangers,
la fatigue m'a gagné et j'ai crié :
Hé la police militaire ! Je n'arrive pas à partir pour Cordoue.
Et au seuil d'une porte, je me suis courbé,
J'ai déposé ma liberté comme un sac de charbon et j'ai couru vers le souterrain.
Le souterrain ressemble-t-il à ma mère et à la tienne ?
Désert Désert.

Quelle heure est-il ?
Pas le temps pour le souterrain.
Quelle heure est-il ?
Pas le temps...
Sur la place des orangers, les marchandes de vieilles épées font foi à nos propos,
et ceux qui partent à leur journée entendent le chant et ne mentent pas au pain,
désert au cœur,
Déchire les veines de mon vieux cœur avec la chanson des gitans en route pour l'Andalousie.
Chante ma séparation du sable et des poètes anciens et d'arbres qui n'étaient pas femme.
Mais ne meurs pas maintenant, je t'en conjure !

Ne te brise pas comme les miroirs, ne t'éclipse pas comme
la patrie
Et ne répands pas comme les toits et les vallées.
Tu pourrais, comme moi, leur servir de martyr.

Ils pourraient deviner les liens entre la colombe et les souterrains.
Pressentir que les oiseaux sont, sur terre, le prolongement du matin,
Et le fleuve, l'épingle à cheveux d'une dame qui se suicide.
Et attends-moi attends-moi, que j'entende la voix de mon sang
Traversant la rue véhémente.
- Je m'en sortais ...
- Mais tu n'étais pas victorieux !
- Et je m'en irai.
-Où l'ami ?
- Où les colombes se sont envolées, où les blés les ont acclamées
Pour étayer cet espace avec un épi qui attend.
En mon nom, poursuis ton chant
Et ne pleure pas, l'ami, un air perdu dans les souterrains.

C'est une chanson,
Une chanson !

M.D.

" La terre nous est étroite et autres poèmes "
Traduit de l'arabe par Elias Sanbar, NRF Poésie/Gallimard