lundi 1 décembre 2008

POUR MEMOIRE: Je reviens de Salon


Darwish
à Anne

Paroles en train

Pourquoi faudrait-il avouer
Que l’on a vécu
Preuves de vie
Stigmates
Murmures au creux de la Mort
Déjà en lignes de fuite la cité
Les rails
Dévident des songes posés
En devinette au mistral

Marseille se tend de toute notre Dame-de- la Garde
Noyée dans une brume solaire

Les morts dorment-ils vraiment
On aime à le croire
Ils sont pourtant poussières dans la terre
Le poème pousse ses illusions
Tel le vent le fait des nuages
Un cirque céleste

La Provence a un air de Galilée
les pins droits dans leur tristesse
des cimetières que l’on ne voit plus

André nous a dit les leçons de Hourriya
Le Galiléen aimait la Provence
Anne se demandait pourquoi il ne parlait la langue d’Eluard
Par égard à sa mère
Ou faute d’une Elsa

Il voulait égorger sa jument en plein Paris
pour une Etrangère

Il est parti vers son étoile des arènes d’Arles
Le sang de Vincent n’a pas encore séché sur les toiles
Des soleils déments roulent dans le mistral
Les oranges de la saison prochaine auront

Un goût d’outre-tombe
Les rails semblent piailler
Comme des corbeaux prophétiques
C’est d’eux que les hommes ont appris l’art des funérailles

Le Galiléen nous abandonne
à Nostradamus

Le mistral souffle
Souffle jusqu’à Ramallah


Je reviens de Salon

C’est maintenant que commence
Le règne du Maître tourneur
Dans le monde invisible
De l’Indivise parole
Abdelmadjid Kaouah

23 11 08

Chronique des deux rives : Retour à Darwish


Retour à Darwish en Salon de Provence


Il est des poètes dont le deuil ne s’achève jamais. On parle de la mort de Lorca comme si c’était hier. Et l’idée de l’exhumer de la fosse de Viznar où il fut fusillé en compagnie de deux obscurs compagnons (une réédition profane de la passion christique grâce aux sinistres séides franquistes) pour être inhumé dans un mausolée à sa gloire, soulève dans l’Espagne d’aujourd’hui force controverse. Mahmoud Darwish, la voix, le champion et le héraut du martyrologue du peuple palestinien, depuis sa disparition inattendue (et la mort est-elle jamais attendue pour n’importe quel homme) le 9 août dernier sur une tale d’opération chirurgicale américaine, Mahmoud Darwish repose sur une colline de Ramallah, face à Jérusalem. Et lui qui avait de son vivant récusé les ors et les maroquins d’une improbable Autorité palestinienne pour mener une vie e citoyen auprès des siens à Ramallah, surtout en durant le siége imposé par Israël en 2002, a vu ses mânes ointes tant par son peuple que par les officiels. Peut-on échapper à son destin, quand à 12 ans , on écrit en toute innocence à l’école de l’occupant israélien un poème dénonçant la Nakba, que l’on se fait tancer et menacer pour cela par un gouverneur militaire ? On ne peut vivre, aimer et mourir que dans la passion extrême des siens et des autres. Tel ce Joueur de dès*, toujours jouant sur un volcan :
Qui suis-je pour vous direce que je vous dis ?Je ne suis pas la pierre façonnée par l’eaupour que je devienne visageni le roseau percé par le ventpour que je devienne flûte…Je suis le joueur de désje gagne ou je perdsJe suis votre pareilou un peu moins…
Quelle modestie. Je reviens de Salon. Salon de Provence, citée passée à la postérité comme la ville natale et le tombeau, (en église, en travaux,)) du redoutable Nostradamus. Pour les plus jeunes, elle est connue pour accueillir l’intrépide Patrouille de France. Dans cette ville de 40. 000 âmes, la municipalité et la chevronnée Association Salon Culture, répondant à la suggestion de quelques admirateurs de oeuvres de Mahmoud Darwish, ont tenu à rendre à ce dernier fin novembre dernier. Votre serviteur y était pour introduire l’hommage et déclamer (avec quelle maladresse) pour la première fois en public quelques poèmes d Mahmoud Darwish. Devant une assistance qu’on pouvait considérer comme un succès d’estime pour les organisateurs (à l’instar de certains livres qui sans devenir des best-sellers obtiennent notoriété et estime). Et ce, avec la complicité d’un impeccable comédien, André Levêque, pour ne pas le nommer. Ainsi, l’espace d’une soirée Darwish fit de l’ombre à Nostradamus et autres curiosités de la ville (qu’une visité empressé permit de découvrir: hélas, un sabre de l’Emir Abdelkader exposé habituellement était à l’étude).Le Galiléen, M.Darwish, appréciait la région dont il était devenu au, fil des temps, grâce à Actes Sud et à Farouk Mardam Bey, le directeur de la collection Sindbad. Qui sait que Mahmoud Darwish fut, à sa manière, et dans les conditions historiques du drame de tout le peuple palestinien, une sorte de « sans-papiers », avant l’heure. En effet ; il a frappé aux portes de la France vers les années 60. Les portes sont restées fermées lors de sa sortie d'Israël en 1968.Il a voulu y trouver refuge. Mais comme il était arabe et avait des papiers israéliens, sans indication de nationalité. On a trouvé cela bizarre et on l'a mis dans un avion retour. .. (Il n' y avait pas encore de charter à l’époque). Après le siège de Beyrouth, dans les années 80, elles se sont enfin ouvertes pour lui et ce fut le départ de Paris pour sa célébrité dans le monde. Il n'est pas resté ce poète reconnu seulement dans sa terre d'origine mais il y a conquis la célébrité et l'universalité. Il faut lire et relire l’émouvant et ardent Sarîr al-gharîba « Le Lit de l’Etrangère » (Actes Sud 2000, traduction de l’arabe par Elias Sanbar) Entre deux rives et mille exils. Reconnaissant, il confessa : «"Ce que je sais, c'est que Paris a été mon véritable lieu de naissance en tant que poète. Quand je fais un tri dans ma poésie, j'accorde une place particulière à ce que j'ai écrit à Paris, dans les années 1980et au-delà. C’est là que l'occasion m'a été offerte de méditer sur la patrie, le monde et les choses de la vie, et cela en maintenant une certaine distance, qui était lumineuse. On voit mieux de loin car on découvre le paysage dans son ensemble" Entretiens sur la poésie, Actes Sud 2006.
ET de cette région solaire, qu il a donné son récital testamentaire dans les arènes de la ville d'Arles avant de s'envoler vers son destin, son éternité de poète, décédant quelques semaines à peine, aux Amériques... Michel de Nostradamus, dans ses célèbres prophéties, avait-il prédit ce destin ? L’apothicaire et astrologue redouté de la reine Catherine Médicis était néanmoins poète.
Merci donc aux Gens de Salon-de-Provence, à ses édiles, à Jean Michard de Salon Culture, à Keltoum, à Anne, à Fouzia, Catherine, Louis, à Lotfi, Simone et Jean, et ceux qui ont fait le déplacement de Marseille ou d ailleurs, Fethi, Saïd, et que ceux que j’oublie de nommer, faute d’espace et de mémoire, soient indulgents…. La fondation d’une nouvelle association est en chantier à salon et sa région. Bon vent et Salem, paix ! Et quels meilleurs auspices que ceux d’un poète fraternel, l’impérissable amoureux de la mythique juive Rita , l’amante perdue pour cause de guerre!
A.K.

______________

* Quel magnifique hommage rendu au poète lors de son quarantième Jour, au centre culturel d’Al Nassira, Nazareth par le trio palestinien Joubran transmis en direct par Al Djazeera (on peut le voir sur Dailymotion). Par ailleurs, la Ville rose, Toulouse, accueille le 6 décembre à la librairie La Renaissance, à Basso Cambo, un hommage à M.Darwish, en présence de nombreux poètes de la région et de son éditeur, à Farouk Mardam Bey.

Jean-Claude XUEREB: JE PARLE D'UNE VILLE...


Jean-Claude XUEREB

Né en 1930 sur les hauteurs d'Alger, ville où il passe enfance et jeunesse et poursuit ses études. Il assiste, en mars 1948, aux rencontres de Sidi Madani, où il approche Camus, Dib, Roblès, Sénac...En 1952, il rencontre à la Fac d'Alger Jamel Eddine Bencheikh qui devient son ami. Fin 1961, il rejoint définitivement la France avec femme et enfants et il entre dans la magistrature qu'il quittera en 1991. A partir de 1962 s'instaure une durable amitié avec René Char.
Entré au conseil de la rédaction de la Revue SUD à Marseille en 1993, il prépare en 1995 un numéro hors série de cette revue :''Algérie l'exil intérieur'' ( textes de 33 écrivains nés en Algérie). Il participe à l'animation des ''Rencontres méditerranéennes Albert Camus à Lourmarin'', entre 2000 et 2004, auxquelles sont conviés notamment des écrivains algériens. Il est invité au ''Printemps des poètes''à Tunis en mars 2002 et à Alger en mars 2003. Il participe et intervient à deux colloques consacrés à Camus en Algérie, l'un à Oran en octobre 2004, l'autre à Alger et Tipasa en juin 2005.
Une douzaine de recueils de poèmes paraissent chez Rougerie, de ''Marches du temps (1970) à ''Passage du témoin'' ( 2004) A paraître début 2008 : ''Entre cendre et lumière''. A collaboré à de nombreuses revues poétiques.
Il partage sa vie entre Avignon et une maison parmi les garrigues de l'Uzège.

Poème '' Vacance d'une ville'', écrit après mon dernier voyage de juin 2005 à Alger, dans mon recueil '' Entre cendre et lumière'', chez Rougerie.




‘’…Pour ceux qui connaissent les déchirements du oui et du non, de midi et des minuits, de la révolte et de l’amour, pour ceux qui aiment les bûchers devant la mer, il y a, là-bas, une flamme qui les attend.’’ Albert Camus ( Petit guide pour des villes sans passé) ‘’L’été ‘’ - 1954




Vacance d'une ville

Je parle d’une ville d’enfance abolie
où les rues perdent mémoire de leur nom
les maisons y ensoleillent leur épiderme
en lumière et des arcades fusent les souffles
inchangés de senteurs et de fraîcheur marines


Une main effleura le poli d’une table
entrouvrit les hauts battants d’une bonnetière
sur la blancheur d’un linge au parfum de lavande
bientôt se figerait le cœur de la pendule


Les portes furent soigneusement verrouillées
dans l’illusoire persuasion d’un retour
sac et valise en mains pour l’ultime voyage
parmi l’anxiété d’une foule vers l’exil

Ni cyclone ni séisme entre ciel et terre
mais à travers le rythme brutal des saisons
une dispersion de fourmilière affolée
sous un piétinement aveugle de débâcle
puis la paix soudaine d’une veillée d’arme


Des hauteurs les villas volets clos s’ensommeillent
allées de jardins alanguis au soleil
hamac ou chaise longue à rêver d’une sieste
les fleurs assoiffées s’affaissent sur leur tige


Peu à peu enfle la rumeur d’une autre foule
qui envahit les rues fracture les portes
les bras chargés d’objets on crie on s’interpelle
dans la joie s’installent les nouveaux venus
s’appropriant l’intime d’une déshérence


Passe le temps sur la précarité des choses
en flux et en reflux de conflits et conquêtes
et puis glisse l’oubli les plaies se referment
l’histoire réécrit les griefs et les torts


L’une après l’autre s’efface l’ombre des corps
les tombes s’effondrent dans l’herbe et les racines
après dissipation des êtres quel écho
se répercuterait au mutisme des pierres

Ici revenu je ne suis qu’un visiteur
libéré des tourments de vaine nostalgie
voué à respirer l’innocence de l’air
à renouer avec les émois d’un enfant
guettant au bout des rues la vision du large



J’accueille d’un regard neuf l’éclat du matin
un rameau d’amandier rayonne de ma joie
ma gorge s’éblouit dans le sang d’une orange
je savoure la chair goulue des cerises
où mes lèvres pressent l’aréole d’un sein




Ainsi s’égaille la vacance d’une ville
par le chant réconcilié de la mémoire
dans une pause heureuse du temps retrouvé
car nulle frontière n’enferme le désir
lorsque l’amour féconde la chair du poème
J-C XUEREB












dimanche 19 octobre 2008

OPUS D'AUTOMNE ALGERIEN


Littérature et 5-octobre
Opus d’automne algérien
Par Abdelmadjid Kaouah


Quand parut en 1954, « L’Incendie » de la trilogie « Algérie » de Mohammed DIB, Jean Sénac, avec un instinct sanspareil de l’histoire, écrivait qu’un tel livre annonçait une révolution. Propos de poète, porté à l’emphase, à l’exagération ?
Etait-il en avance plus que tout autre sur son temps ? En homme inquiet, il était à l’écoute des rumeurs qui levaient dans les profondeurs d’une société en apparence figée, engourdie, dépassée, s’en remettant à la Providence.Ainsi, le propre du poète -étant d’être occupé sans rien
faire, comme l’affirme un aphorisme - consiste à sonderle labeur incessant et les
convulsions souterraines dela société dans laquelle il se meut. Partant,Dib comme Sénac, eurent pour écho lescoups de feu du 1er Novembre qui attestèrent
de la pertinence de leurs prédictions réciproques.Peut-on dire qu’il en fut de même pour
le 5-Octobre 88, que certains, dans l’exaltationlyrique de l’époque, n’hésitèrent pas à
placer sur le même piédestal que le PremierNovembre ?

Au-delà d’une associationd’idées facile des deux processus historiques(Ebranlement et chute de l’ordre coloniald’un côté, irruption soudaine de forces socialescontestant avec virulence l’impéritie dupouvoir et revendication de l’exercice de la citoyenneté , de l’autre ) , ce qui nous intéresseici c’est de scruter la posture , en quelque sorte existentielle, de la littérature algérienne.La vieille utopie de Rimbaud était que lapoésie ne rythme plus l’action mais se situe en avant. A côté d’une littérature « officielle», de circonstance, qui se gargarisait de la phrase révolutionnaire face aux miroirs du pouvoir, des oeuvres indociles, intrépides, même dans la confidentialité, ont énoncé, dénoncé, et enfin annoncé. Après l’épopée des temps héroïques de la lutte pour l’indépendance nationale, au fur et à mesure que la grande Promesse s’avérait un « miroir auxalouettes », une implacable mystification, des plumes, dans les marges, l’exil, la stigmatisation, avec des bonheurs littéraires très divers, ont osé sortir du rang.
Encore plongé dans la griserie industrialisantedes années 70, le lecteur algérien averti aurait pu se rendre compte plutôt des nuages noirs qui annonçaient l’orage meurtrier des années 90. En effet, le « doyen » des lettres algériennes, dans un exil - intègre et aviséallait, à nouveau à la charge, donner avecDieu en Barbarie (Le Seuil, 1974) et Les Terrasses d’Orsol (La Bibliothèque Arabe,Sindbad, 1985). Il donnait à lire un récit prémonitoire de la tragédie algérienne. OEuvresexigeantes, loin des raccourcis et stéréotypes, elles n’eurent pas une médiatisation tonitruante. Rappelons deux oeuvres-phares de la fin des années soixante : Le Muezzin, de Mourad Bourboune (Christian Bourgois, 1968) et La répudiation de Rachid Boudjedra (Denoël,
1969). Elles ont, du reste, inauguré tout ‘un courant qui s’imposera comme un passage obligé – parfois peu inspiré- de la littérature maghrébine. Comme pour Nedjma, de Kateb Yacine –auquel les deux auteurs vouent admiration- Le Muezzin et La Répudiation procèdent davantage de la parole poétique que du roman réaliste. Dans Le Muezzin, le personnage principal du récit est un «porteurde parole» qui s’élève contre «la pensée fossile». Il vient apporter la perturbation dans l’unanimisme de la tribu qui s’enlise dans lesvilles. «Le fracas des armes s’est tu. C’estl’après-guerre : est-ce l’arrivée ?... » . Le Muezzin est seul, il doit mener le combat
contre la ville, épuiser l’envers de la colonie. Le pays s’envase. Et prolifère « un grouillement
de reptiles dans l’ombre neuve du drapeau». Avec La répudiation, RachidBoudjedra s’attaquait en précurseur auxtabous sexuels ,à la condition aliénante dans laquelle la femme était réduite. De la mise en cause des tabous sexuels et à la remise encause du Père, c’est un fil rouge qui délimiteune société sous haute garde par des «M.S.C.» («Membres Secrets du Clan»), une
allusion à peine codée à la police politique,
gardienne vigilante de l’ordre établi… Parallèlement au nouveau roman algérien
en fondation, la poésie était déjà à la pointe d’un engagement sans fard contre les avanies
et les mutilations sociales de tous ordres.«Ignorée de ses pairs, voici donc une génération qui s’est construite dans l’isolement, le doute, la rupture. Sur cette route où l’on feint toujours de ne pas l’apercevoir, elle a trouvéses bornes, ses demeures, les voies précieuses
de son sang. Elle refuse désormais les querelles et les prétentions mythiques des aînés», écrivait Jean Sénac dans Le levain et la fronde.«Mal de vivre et de volonté d’être», diagnostiquait
un autre poète, Bachir Hadj dans un bref mais pénétrant essai qui n’eut aucun écho dans les cercles de décision de la culture.C’est dans une indifférence que les jeunes créateurs continueront à clamer en vers les rêves de leur génération : «Nous transmettons ce que chacun d’entre nous a pu arracher au mutisme d’un présent torride», énonçaitle regretté Youcef Sebti. Car «Dameennemie des changements/ une robe tissée dans le respect/de ses commandements l’ornant/dresse ses miradors dérisoires/et aveugles contre la justesse des élans.»

(Ahmed Benkamla).
Quelques oeuvres iconoclastes ont soulevé quelques frissons publics.Voire Il est évident que des oeuvres aussi iconoclastes le tollé et connu l’hostilité de la critiques bien-pensante de l’époque quand elle en rendait compte. Le plus souvent, leur diffusion au pays s’est faite par la bande, dans des cercles d’initiés. (La Répudiation se lisait sous le manteau). En langue arabe, quelques titres dans le roman et la poésie firent entendre unautre son de cloche que la prose et les versifications qui avaient l’oreille des officiels. «L’As», «Ezilzel» de Tahar Ouettar, par exemple, apportèrent à la production en langue arabe un renouvellement des thématiques et des approches discursives. A ce titre, une nouvelle de T. Ouettar « Les Martyrs reviennent cette semaine » fit figure- dans le ronronnement ambiant- d’un coup de fouet. C’est au Moyen Orient que certains jeunes prosateurs de langue arabe durent chercher des possibilités d’édition, à l’instar d’un Amine Zaoui dont les premiers écrits sentaient le soufre au nez des mandarins de l’édition. Et puis, comme toute époque appelle à une création emblématique, il revint à Rachid Mimouni de donner le roman de l’avant -5octobre avec « Le Fleuve détourné ». OEuvre quasi mythique aujourd’hui, et pierre de touche d’oeuvres post-octobre.
Et pour reprendre un slogan qui fit florès, il y a 20 ans, dans la littérature algérienne dans toutes ses expressions linguistiques (arabe, berbère et de langue française), plus rien ne sera comme avant depuis un certain 5-Octobre 88.
Yasmina Khadra, Boualem Sansal,Anouar Benmalek, Nourredine Saadi, Maïssa Bey, pour n’en citer que quelques uns, nonobstant leur âge, sont , en quelque sorte, des enfants d’Octobre.
N’estce pas l’enfant terrible de la littérature algérienne qui disait à propos de Faulkner : « Et je me rendis compte, à ce moment-là, de l’infranchissable abîme qui sépare tout ce qui est vécu de tout ce qui est imprimé ; ceux qui le peuvent agissent, et ceux qui ne le peuvent pas et souffrent assez de ne pas pouvoir écrivent làdessus». Parmi les vertus de cette décantation historique, il en est une - capitale pour la littérature : elle est , en principe, désormais affranchie de l’entrave politique . Et peut, librement, donner cours à l’imaginaire sans
risque de procès en sorcellerie. La nouvelle littérature algérienne doit, pour le moins, quelques unes de ses pages ausang des jeunes de l’automne algérien.

A. K


(In Algérie News 7octobre 2008)

samedi 30 août 2008

CHRONIQUES DES 2 RIVES : Aimé CESAIRE







Papa Aimé
Aimé Césaire , l’athlète de la parole anticolonialiste contre la mort. Quelque fût l’issue de ce combat crépusculaire, Césaire l’ a ajouté à ses légitimes lauriers. Long, douloureux et triomphal chemin que celui de ce fils de la Martinique. Chemin dans sa vie d'homme et de poète. Quand il débarqua en France au début des années trente, la métropole est encore dans l'exaltation de sa « mission civilisatrice « avec l'Exposition coloniale et la commémoration emphatique du rattachement des Antilles. Etudiant brillant mais tourmenté, il est révolté par la condition humiliante faite à sa terre d'origine et plus encore par le drame subi par le continent africain. " Et l'on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et on nous vendait sur les places et l'aune de drap anglais et la viande salée d'Irlande coûtaient moins chers que nous ».. En exil, à Paris, Aimé Césaire se forgera ses "armes miraculeuses" en rupture avec la " poésie de décalcomanie " des Antilles natales où l'on s'adonnait au sonnet… Pour Césaire, il fallait de toute urgence retrouver le point d'origine de l'homme noir, se dépouiller des oripeaux du paternalisme et mettre un terme à l'inféodation séculaire. mot « Négritude. " : « le fait simplement d'affirmer qu'on est nègre était un postulat révolutionnaire ". Son Cahier d'un retour au pays natal irradiera le destin de toute la littérature africaine d'expression française et au-delà . Frantz Fanon rapporte dans Peau noire masques blancs qu'une femme s'évanouit lors d'une conférence d'Aimé Césaire tant son français était " chaud "…Faut-il rappeler son Discours sur le colonialisme de 1950 ? " On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemin de fer… Moi je parle de sociétés vidées d'elles-mêmes, de cultures piétinées, d'institutions niées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties ". Paroles, creuset d'un vaste mouvement émancipateur à la recherche d'un nom pour la patrie comme le dira son contemporain algérien Jean Amrouche. Césaire est aussi homme des ruptures, comme celle qu'il marqua en 1956 avec le PCF pour cause de tiédeur à l'endroit des questions nationales. Sur le plan littéraire, il refusa l’inféodation au Surréalisme. Aimé Césaire " est un Noir qui est non seulement un Noir mais tout l'homme, qui en exprime toutes les interrogations, toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases et qui s'imposera de plus en plus à moi comme le prototype de la dignité » André Breton. Les luttes de décolonisation faisant leur son œuvre, Césaire fut parmi les premiers, notamment dans sa pièce La tragédie du roi Christophe (1963), à traiter du " soleil des indépendances "africaines :" la libération, c'est épique, mais les lendemains sont tragiques". Au soir de sa vie, Césaire n'a pas cessé de s'interroger et de nous interpeller : " A l'heure où nos identités, déçues par le mythe du progrès et dévastées par les faux universalismes, se réveillent, leur revendication ne peut-elle être que passionnelle et violente ? Affirmation de soi et négation de l'autre sont-elles inséparables ? ". Son œuvre poétique survivra à l'image d'un village africain, exubérante, tellurique, foisonnante, torride, sonore comme un tam-tam ponctuant peines et allégresses de la grande tribu humaine.



Une planète où les plus humbles, " ceux qui n'ont inventé ni la poudre ni l'électricité ", retrouvent leur grandeur solaire et ont voix dans l'histoire. Notamment, dans une langue qui naguère intruse est transfigurée par la parole abyssale des décolonisés en arme miraculeuse de portée universelle !
On a vu avec énergie le Vieil Homme se refusa aux sirènes assourdissantes de la « peopolisation »de l’Hexagone et fustigea le révisionnisme colonial.
Aux Antilles , on l’appelle tout simplement Papa Aimé
A.K.
N.B.: écrit le 14/04/08
Revu ce 30 août 2008


































CHRONIQUES DES 2 RIVES : Mohammed Iqbal

Le sang des étoiles


Quelle place pourrait tenir Mohammad Iqbal dans le Pakistan actuel dont il serait le père spirituel ? La question reste ouverte. La première oeuvre du prodigieux Mohammed Iqbal (né le 22 février dans le Punjab décédé le 21 avril 1938) n'avait rien à avoir avec la spéculation philosophique, l'exégèse mystique ni encore moins avec la poésie. Cette dernière plus tard s'en nourrira et leur donnera une plus grande amplitude. C'est un manuel d'économie, en urdu qui portera sa première signature publique. Poète, prosateur, philosophie, linguiste, juriste, homme politique Mohammad Iqbal se décline sous plus d'une facette. Il détenait une connaissance encyclopédique, recouvrant les richesses de sa civilisation d'origine et les avancées les plus audacieuses de la science moderne. Il se mouvait dans les plus hautes sphères de l'intelligence humaine, de ses correspondances avec la création. Dans son approche de la Révélation coranique, la fatalité, la résignation et la damnation n'avait pas de place. Il aimait rappeler le message mohammadien: "Je suis venu parfaire ce qu'il y a de parfait dans l'homme". Et Iqbal, en poète clamait dans ce sillage prophétique: "Je vais de l'étincelle à l'étoile et de l'étoile au soleil". Il n'eut crainte de heurter les assurances bigotes de l'époque. En son temps, malgré de modestes impulsions émancipatrices, la torpeur était dominante dans le sous-continent indien. Il séjourna en Europe, au début du 20ème siècle, et initia un dialogue intellectuel avec quelques figures de proue de la pensée occidentale, tels Nietzsche et Goethe. Il avait rencontré notamment Bergson et Louis Massignon. "Mohammad Iqbal a retenu pour lui-même et ses contemporains musulmans " que "l'originalité est le fondement de la création" et que "la vie ne se réforme pas au moyen de l'imitation »
Tel est le message qu'il n'a cessé de développer dans « une œuvre qui intéresse cependant aussi bien l'Orient que l'Occident ». Et sa critique de la pensée occidentale s'accompagnait d'une volonté de "reconstruire la pensée religieuse de l'Islam". Iqbal a mis à profit son expérience européenne pour rencontrer notamment Bergson et Louis Massignon. De retour à Lahore en 1908, il abandonne la chaire de philosophie et de littérature anglaise qu’on lui offre, pour se consacrer à l’étude du droit, mais surtout à la vie politique de son pays. S’il récusait l’arrogance triomphale de l’Occident, il était acerbe à l’endroit de la dénaturation à laquelle l’islam se trouvait livré, conséquence qui lui semblait due à l’effet pervers des conceptions platoniciennes de l’héritage grec , préservé et prolongé par la civilisation arabo-musulmane… Il était convaincu que de telles dérives faisaient perdre à l’islam sa vitalité originelle. Dans divers textes, de réflexion ou de poésie (chez Iqbal, comme signalé, il n’y avait pas de dichotomie entre les deux), il fustigeait l’enfermement mystique qui pouvait conduire la multitude à l’apathie. Il la mettait sur le compte de la vieille croyance du Monisme prêchant l’immanence divine et considérant le monde comme une simple émanation. . Au destin perçu comme une simple résignation, il oppose la revivification et la Parole sacrée dans ce u’elle incite à assumer son destin par la responsabilité et la rationalité. Pour Iqbal, la foi vécue ne se limite pas à quelques exercices de contrition ou le formalisme doctrinaire. La dévotion authentique passait par une résurrection de la société, alors sous domination coloniale. « Le plus grand obstacle à la Vie est la matière, la Nature, cependant, la Nature n’est pas mauvaise puisqu’elle permet aux puissances internes de se développer. Le Moi cherche à se libérer en éliminant tous les obstacles sur son passage. Il est en partie libre, en partie déterminé et il atteint à la pleine liberté en s »approchant de l’individu qui est le plus libre. Dieu. En un mot, la vie est un effort vers la liberté », écrivit-il en préambule à son livre Les Secrets du Moi (1915) ; Le message d’Iqbal procède en fait du sursaut initié par Djamel Al-Afghani ; ce qui est neuf avec Iqbal, c’est l’art avec lequel il lui a insufflé une jeunesse et une tonalité inégalées. Mais Iqbal lui-m^me, pouvons –nous lire dans l’essai décapant et érudit de Rédha Malek, Tradition et révolution : le véritable enjeu » (Anep, 2001) n’échappe à « tentation mystique ». : « Revenir aux sources de la vrai foi, cet objectif de toujours des réformistes, Iqbal l’a peut-être réalisé plus profondément qu’aucun autre. Il ne s’est pas contenté de combattre les déformations extérieures du culte, il s’est efforcé d’aller plus avant. En s’attaquant aux durs revêtements d’une théologie multiséculaire, il s’affirma digne continuateur d’Al-Ghazali et, en élaborant sur des décombres sa propre conception d’un Islam repensé à neuf, c’est à Bergson et à Nietzsche qu’il fit appel ». Hélas, dans le cadre de cette chronique, nous n’aurons ni la prétention ni la latitude de mettre à plat cette complexe problématique - qui n’est pas seulement de l’ordre de la spéculation philosophique mais en définitive constitue la question capitale du devenir du monde arabo-musulman contemporain. Rappelons comme le souligne Rédha Malek : « …L’Islam, en prodiguant ses encouragements aux sciences de la nature, ne pouvait ne pas faire appel, en même temps, à la libre spéculation rationnelle qui en est l’âme et le sang ».
Pour notre part, nous voulions juste exhorter à revisiter par la lecture le Poète de l’Orient (Quand elle est dépourvue de flamme, la vérité est philosophie ; elle devient poésie quand elle emprunte sa flamme au cœur.) qui nous semble aujourd’hui bien oublié. Il le savait de son vivant : « Lorsque je quitterai ce monde, Chacun dira « Je l’ai connu. » Mais la vérité est, hélas ! Que personne ne savait qui était cet étranger ni d’où il venait ». Mais « il faut au matin pour naître le sang de milliers d’étoiles ». C’est encore signé Iqbal.
A.K.

CHRONIQUES DES 2 RIVES : Nourredine SAADI


Nourredine SAADI
La mémoire et ses demeures

Nourredine Saadi, titre après titre, construit avec méticulosité- et paisiblement- une œuvre. Avec son dernier livre, « Il n’y a pas d’os dans la langue », il administre la preuve, pour ainsi dire, qu’il est à un haut degré de son art d’écrire. Son dernier opus n’est pas volumineux mais il est d’une densité et d’une teneur décapantes. Au travers de treize textes, il explore les facettes tantôt mouvantes, tantôt éclatées de destinées humaines, dont la sienne au premier chef est concernée, dans le travestissement de l’énonciation littéraire. Car, cet « homme sans âge, les yeux délavés par les soleils et les pluies » a plus d’une ressemblance avec l’auteur qui se déclinera à la faveur de différents épisode qui se donnent à lire de façon autonome tout en s’articulant par fragments dans un récit global.
Il avait placé son premier roman, Dieu-Le-Fit (Albin Michel1966- Prix Kateb Yacine) sous les auspices de la fable politique, ainsi définie par Italo Calvino : « Durant les périodes d’oppression, l’écrivain qui veut donner une forme claire à sa pensée l’exprime au moyen de fables ». Il y décrivit ainsi la descente aux enfers d’hommes et de femmes livrés à un système arbitraire dans un une contrée surréelle, la « Wallachye ». Maîtrise du temps, possession du pouvoir, il donnait une nouvelle version de l’Exode revisité par Ubu. (Et, pour l’anecdote, il avait anticipé, sur les montres dites « bling bling » !). Tout en restant dans son registre, il changeait de tonalité et de mesure avec La Maison de Lumières, (Albin Michel, 2000), un récit fortement nourri par le mythe et les symboles. C’est l’histoire d’une maison qui se décline comme la métaphore de la tragédie d’un pays. Métaphore articulée par un impressionnant travail de recherche historique. Avec La Nuit des origines, l’embrayeur du récit est représenté par un lit à baldaquin qui nous vaut une description minutieuse, haute en couleur et pleine de vérité du marché aux puces de Saint-Ouen. La Nuit des origines (Ed. L’Aube, 2005) donne à lire, cette fois encore, une quête identitaire, personnifiée par une femme, Abla, Alba, Blanche en français. C’est Bayda dans Dieu-Le-Fit : « Sans même achever le mot, elle le biffa d’un trait, agacée, et le remplaça par mémoire, oubliant m^me d’accorder au féminin » (Réminiscence de « Blanche ou l’oubli » d’Aragon ?) Mais en fait, le personnage central n’est autre que cette Algérie à visage de femme et de drame. Hier, Ombre gardienne, indomptable aujourd’hui éclaireuse d’un futur plus juste… Sophonisba en perpétuel avatar. A l’évidence, femme et mémoire sont une vieille histoire algérienne, une inépuisable légende algérienne que Nourredine Saadi remet sur le métier dans Il n’y a pas d’os dans la langue par de brefs récits : La demeure du père, L’inconnue de la neige, Pèlerinage du désir. L’exil fait le plus souvent figure de désenchantement, N. Saadi avoue vivre « exil heureux ». Le secret de ce bonheur paradoxal serait-il à mettre du côté de cette traversée permanente , lourde d’histoire violente entre le pays natal et celui de l’exil rendu « habitable » par la rencontre imposée avec une langue contenant des « outils nuptiaux » (R..Char) pour dénoncer l’oppression d’hier (coloniale : Un homme nu) ou celle du présent ensanglanté par le terrorisme (Tala et Guilef, comme si). Collision de langue, collision de mémoires. Cette « aventure ambiguë » (Cheikh Hamidou Kane) inaugurée avec la langue « intruse » est à plusieurs détentes. . Marâtre ou maîtresse (d’école) ? C’est toujours de l’ordre de la passion. Ecrire permet de mettre un peu les choses en ordre. C’est une autre forme de Slam (Tu Frances bien) que l’enfant de Constantine pratique avec la langue française. Dans son monde, les langues co-existaient mais se tenaient à distance respectueuse. A chacune sa fonction. Celle de l’espace intime (Chez nous, la France ne pénétrait pas. On parlait arabe. On mangeait arabe. On s’asseyait à l’arabe autour de la meïda. On était arabe par tous les sens –les yeux, la bouche et surtout le nez, le nif, car si je m’aventurais à violer cette règle, le rappel à l’ordre était aussi ferme que tonitruant : Matahchemech !La honte… »). D’ailleurs, le livre puise son titre d’un adage du patrimoine populaire transmis par le père. Lapidaire et intriguant : Il y la langue, la parole, et par-dessus l’attitude morale dans la vie et dans les engagements. Une maxime éloquente (qui n’est pas sans apparenté avec le parcours intègre, à la fois, du citoyen et de l’intellectuel pour ceux qui connaissent un peu l’homme).Mais la vie ne se limite pas à l’espace familial, elle est partout, surtout dehors dans un enchevêtrement vertigineux dans la ville grouillante construite sur le Rocher survolé par le Vautour noir, bruissant de parlers divers comme le Rummel.
Terrible dilemme pour l’homme mûr (« d’habiter un pays alors que c’est un autre qui vous habite ») alors que pour l’enfant : « cela semblait naturel : c’était ainsi- aussi simple que ça ». On comprend mieux l’origine , cette passion pour les mots, une sorte de jubilation lexicographique ( L’E dans l’O,) que dévide l’auteur au long de ses livres ( Cf. la portrait de Robert Laffont , brillant lexicographe et viticulteur colonial né en Algérie dans « Dieu-le-fit) L’étymologie d’un mot fonctionne chez N.Saadi comme un embrayeur de mémoire et de récit en français qu’en arabe . Et, Constantine, sa ville natale, simultanément farouche et maternelle, est ancrée dans toute l’œuvre (ici, Le retour à Constantine) comme une balise mémorielle qui éclaire l’exil et irrigue l’écriture. .Mais entre Constantine de Kateb Yacine des fulgurances contre l’oppression coloniale et la « sienne », le temps des promesses non tenues et des dérives mortifères ont fait leur œuvre. La condamnation des intégrismes meurtriers est sans appel. Mais on peut noter dans les textes de N. Saadi un regard et une sensibilité sous-jacents, ouverts avec bienveillance sur tout ce qui touche au sacré populaire. Et, en filigrane, une sorte de fil spirituel, loin d’un quelconque mysticisme, parcourt son œuvre, et procède en conséquence, de la complexité de la quête mémorielle et identitaire.
Souvent chez des écrivains maghrébins le roman dérive vers le discours incantatoire et l’imprécation Dans « Il n’y a pas d’os dans la langue », rien de cela. Le récit et l’écriture coulent de source. Incontestablement, Nourredine Saadi a bien su retenir et transfigurer de façon romanesque la sage et belle leçon de son père.

A.K.

Il n’y a pas d’os dans la langue de Nourredine SAADI, Editions Barzakh et L’Aube, 2008