lundi 20 septembre 2010

Avec Bernard MAZO: UNE PAROLE AU VENT CHAUD DES AURES



Bernard Mazo, poète critique et essayiste, a bien voulu évoquer pour Algérie News ses «affinités algériennes ». Il porte au cœur l’Algérie indépendante, nourrit pour le peuple algérien une sincère admiration dont nombre d’écrivains sont ses amis. La parole -comme sa poésie- de Bernard Mazo est d’autant plus précieuse en ces temps où s’agitent les thuriféraires de tout poil de « L’Algérie de papa ». En toute simplicité, le poète nous dit : « Dans ce poème ce n’est pas moi qui vous parle/Dans ce poème ce n’est pas ma voix que vous entendez/Mais ce qui me traverse et me maintient : /L’ombre désespérée de la beauté/Cet espoir infini au cœur des hommes ».
Bernard Mazo t né à Paris en 1939 a publié une dizaine de recueils.
Il est Secrétaire général du Prix Apollinaire, membre de l’Académie Mallarmé et du Pen-Club français. Il figure dans près d’une dizaine d’anthologies dont Poésie de langue française, 144 poètes d’aujourd’hui (Seghers, 2008), L’Anthologie de la poésie française (Larousse, 2007), La Poésie française contemporaine (Le Cherche-Midi, 2004), Histoire de la poésie française de Robert Sabatier (Albin-Michel, 1988), La Nouvelle poésie française (Seghers, 1977), La Poésie française depuis 1945 (Ed. Saint-Germain des Près, 1971), ainsi que celle consacrée en langue arabe à la poésie française contemporaine par le poète libanais Paul Chaoul (Beyrouth, 1982). Il a par ailleurs collaboré à plusieurs hommages collectifs, notamment à Mahmoud Darwich, hommage collectif, revue Nu(e), N°20 (2002). Il vient de recevoir le Prix de poésie Max Jacob pour son recueil : La Cendre des jours, paru en 2009 chez « Voix d'Encre » et pour l'ensemble de son œuvre.

Algérie News : Bernard Mazo, dans le numéro spécial d’Algérie Littérature/Action consacré Jean Sénac, vous tracez un portait du poète « réfractaire ». Au même moment, vous publiez un recueil intitulé : « La cendre des jours » accompagné de lavis de l’artiste-peintre Hamid Tibouchi. Peut-on parler dans votre cas d’affinités algériennes ? Fruit des échanges littéraires et aussi de l’histoire ?
Bernard MAZO : Cher Abdelmadjid, je suis heureux que vous me posiez cette question car je dois vous dire que je porte l’Algérie et les Algériens dans mon cœur comme une blessure jamais tout à fait refermée et cela depuis plus de cinquante ans, depuis que j’ai eu, comme dans le film de René Vauthier, «Avoir vingt ans dans les Aurès »¸ où je suis resté, triste rêveur éveillé, vingt-sept longs mois en tant qu’appelé du contingent au nom d’une « sale » guerre qui n’avouait pas son nom.
J’ai connu là-bas ce qu’était le colonialisme. Dix millions d’Algériens, Berbères, Kabyles, Chaouïas, Arabes et 900.000 Européens détenant toutes les clés du pouvoir politique, économique, culturel , avec, partout en face, la pauvreté, le taux si dérisoire d’alphabétisation, la désespérance …
J’y ai vu le comportement d’une partie de l’armée française, ces interrogatoires conduits sous la torture, les exécutions sommaires malgré les appels de quelques « justes » français : Henri Alleg avec son livre « La Question », la dénonciation courageuse de tout cela puis la disparition mystérieuse du jeune instituteur Audin à la suite de son arrestation par l’armée française, la démission du général Pâris de La Bollardière se refusant à cautionner la torture, le combat de Jean de Maisonseul, ami de Jean Sénac, celui du grand éditeur Charlot, ruiné par la destruction de sa maison d’édition par l’O.A.S. pour avoir soutenu la cause de l’indépendance.
J’y ai découvert la richesse de la culture multimillénaire berbère, et arabe. Là-bas, exilé dans les Aurès, la poésie m’a sauvé grâce à la lecture du chantre de la lutte pour l’indépendance, l’immense Kateb Yacine, avec son alter ego Français, le flamboyant et tragique Jean Sénac. Je suis rentré en France sans pouvoir me débarrasser d’un sentiment de culpabilité par rapport au comportement de certains de mes compatriotes sur cette terre martyrisée. J’avais écrit en 1965 une longue nouvelle intitulée « Sous le vent chaud des Aurès », pour exorciser cette culpabilité. Refusée partout durant des années de bâillonnement officiel de mon pays sur cette guerre, elle a pu enfin paraître en septembre 2003 dans la célèbre revue française Europe (N° 892) à l’occasion de l’année de l’Algérie en France.
Je suis retourné plusieurs fois en Algérie, reçu avec ce sens chaleureux de l’hospitalité algérienne. J’y ai beaucoup d’amis poètes comme Hamid-Nacer Khodja, Samira Negrouche, Téric Boucebci, Abderammane Djelfaoui, et en France Hamid Tibouchi, HabibTengour, Mohammed Dib et Rabah Belamri lorsqu’ils étaient encore vivants, de même que j’ai une grande admiration pour cet immense poète qu’était Tahar Djaout assassiné comme Youssef Sebti.
Algérie News : Celui qui a la chance de vous rencontrer, découvre chez vous un tempérament solaire, une grande prodigalité dans l’échange alors que votre poésie, a écrit d’elle un autre poète (Jean Orizet) « élève sa désespérance à la hauteur d’une morale ». N’est-ce pas pour le regard pressé une espèce de paradoxe chez vous ? Quel est donc votre secret Bernard Mazo ?
B.M. : J’aime aller vers les autres, les mieux connaître, échanger avec les poètes, mes pairs, d’où ce tempérament que vous appelez si joliment « solaire ». Mais ayant toujours la crainte d’apparaître parfois trop « sérieux », disons pontifiant, alors même que je suis un mélancolique peu assuré de lui-même, souvent angoissé, je prends le masque de l’humour, le partie de rire et celui de l’ironie, d’où peut-être cette chaleur communicative dont me crédite mes amis. Au fond, j’ai ce travers de vouloir être aimé et de ne jamais oublier que nous avons une trajectoire mortelle, que nous sommes exilés sur terre, souvent désorientés face au grand mystère de la vie et de l’univers. « Pourquoi y- a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » Voilà à mes yeux la plus grande et la plus essentielle des questions. C’est sans doute à cause de cette interrogation récurrente, le sentiment continu d’un manque à combler, d’un grand mystère ontologique à tenter d’élucider que je préfère le rire au sérieux et surtout ce qui m’a conduit à écrire de la poésie. Celle-ci, bien sûr, ne donne jamais de réponse, elle se contente plus modestement de creuser le questionnement. Pour répondre à votre question : voilà mon secret : la poésie d’un côté, dans le silence de mon bureau et l’effroi de la page blanche, de l’autre la vie extérieure avec sa profusion d’échanges fraternels.
Algérie News : Vous écrivez « dans le silence habité du poème », des strophes e d’une grande sobriété métaphorique. Les vers se déclinent comme des évidences, des sentences philosophiques (« on creuse/le silence/ On s’entête »).Défiance de l’emphase, confiance dans l’éclair ?
B.M. : « Défiance de l’emphase, confiance dans l’éclair ? » me demandez-vous avec la pertinence du lecteur attentif de mon livre que vous avez été avec votre sensibilité de poète. Je vous répondrai oui sur les deux termes. Ma méfiance de l’emphase a toujours été présente dans tous mes recueils. Il faut dire que, comme beaucoup de mes contemporains en poésie, j’ai lu et relu, sans jamais m’en lasser, l’œuvre de René Char que je considère comme le plus grand poète de notre époque et qui m’a profondément influencé dans ma jeunesse, solaire et souverain dans toute son œuvre flamboyante comme l’éclair, de même que Guillevic m’a influencé avec sa poésie resserrée, elliptique, lapidaire.
D’ailleurs, ces trois qualificatifs : resserrée, elliptique, lapidaire ont souvent été employés par les critiques, notamment Alain Bosquet dans Le Monde des Livres à propos de ma poésie. Il est vrai que je considère qu’il faut manier les mots du poème avec prudence, laisser le silence vibrer entre eux, chantourner son vers, de sorte qu’il n’y ait pas de scories ou de redondances dans le phrasé poétique. Pour moi, les poèmes les plus forts, les plus évocateurs, les plus chargés de sens tendent vers l’aphorisme – cet éclair auquel vous faisiez allusion -, ne traversent le silence qu’avec d’infinies précautions de sorte qu’ils atteignent à cette sorte d’équilibre fragile et mystérieux d’où provient la transmutation du langage commun en poésie et en musicalité.
N’êtes-vous pas, vous-même, cher Abdelmadjid, un poète de la rigueur et de l’elliptisme. ? Je songe à ce poème très bref mais très dense de votre recueil Par quelle main retenir le vent ? : « La mer comme un couteau dans la mémoire / ton corps entre la mort et la présence/ tu n’existes pas/ ma blessure d’enfance »
Algérie News : On peut dire sans erreur que vous êtes un voyageur au long cours du fait poétique sur « cette terre vouée au désastre ». Pensez-vous que la poésie dispose encore d’une quelconque faculté, pouvoir, exorcisme, face à « la cendre des jours »- aujourd’hui plus qu’une métaphore après le réveil d’un volcan islandais ? Ou dans un univers sous l’emprise fébrile de la communication informatique, dans ces « ruines de la parole », la poésie est exclue, selon Yves Bonnefoy que vous citez dans votre dernier recueil ?
B.M. : Votre question va à l’essentiel. En effet, en France surtout, la poésie est de plus en plus marginalisée. Négligée, voire méprisée par les grands médias : presse quotidienne, revues – même littéraires -, télévision, radio, et même par les universitaires et les philosophes, elle manque de plus en plus de visibilité et d’existence propre malgré le nombre importants de recueils publiés à compte d’éditeurs (environ mille par ans), les nombreuses lectures publiques.
Et pourtant, en cette époque où le monde se voit confronté à la montée des extrémismes de tous bords, à des conflits interethniques sanglants, à un abaissement planétaire de l’humanisme auquel le monde de la finance et des spéculateurs ne sont pas étrangers, reprenant la célèbre interrogation d’Hölderlin : «A quoi bon des poètes en temps de détresse ? », je pense que la voix du poète est plus essentielle que jamais pour dire le monde, en dénoncer les injustices car comme l’écrivait Léon Bloy : « Qui donc parlera pour les muets, les opprimés et les faibles, si ceux-là se taisent qui furent investis de la parole ? »
De plus, la poésie est transculturelle, elle efface les frontières et les nationalismes, elle est gage de fraternité entre les peuples, à l’écoute du bruissement mystérieux du monde. La plus noble vocation du poète aujourd’hui est de tendre une passerelle entre les hommes, de dépasser les clivages ethniques, de faire en sorte que la poésie soit universelle, qu’elle rappelle que nous habitons tous la maison du monde, et que ce qui la sous-tend, c’est le ciment humaniste sans lequel l’homme n’est que fétu de paille dans le torrent des jours, pour éveiller en nous un mystérieux, obscur et très fragile accord avec l’univers.
Algérie News : Poète, critique et essayiste vous êtes aussi un spécialiste reconnu de la littérature du Monde arabe. Dans ce monde, la poésie en tous cas a été assez prégnante dans la vie quotidienne des gens. Quel regard portez-vous sur son état actuel ?
B.M. : Pour moi, la langue arabe est la langue de la poésie. Elle l’a fut dès la lointaine époque antéislamiste avec le Soufisme puis ne cessa de se développer à partir de l’an I de l’Hégire, eut sa période flamboyante au cœur de la civilisation Arabo-Andalouse pour retrouver un second souffle dans la seconde partie du XX° siècle avec, entre autres, Georges Schéhadé, Salah Stétié, le grand Ounsi El Hage, la jeune Joumana Haddad, tous Libanais, l’Egyptien Abdelmonem Ramadan, l’Irakien Salah Al Hamdani, Adonis et surtout l’immense Mahmoud Darwich que je considère comme l’une des grandes voix mondiale contemporaine qui pouvait réunir des milliers de personnes pour ses lectures.
Mais pour moi, à côté de ces grandes voix du monde arabe, la poésie la plus novatrice s’est développée au Maghreb et plus spécifiquement en Algérie avec ces grands poètes francophones qui ont pour noms : Kateb Yacine, Mohammed Dib, Malek Haddad, Rachid Boudjedra, Mouloud Feraoun, Jean Amrouche, Nordine Tidafi, Bachir Hadj Ali, Nabile Farès, Rabah Belamri, Henri Kréa, Mostefa Lacheraf, Hamid Nacer Khodja, Hamid Tibouchi, Habib Tengour, Tahar Djaout, Youcef Sebti et Abdallah Boukhalfa, ces trois derniers tous assassinés.
A mes yeux, la poésie féminine algérienne s’avère également, depuis de nombreuses années, une poésie d’une force et d’une richesse exceptionnelles. Poésie de résistance, poésie de revendication, poésie tissée d’images fortes et d’un lyrisme retenu. Je songe en particulier à Leïla Sebbar, Zineb Laouedj, Malika Mokedem, Hafeda Ameyar, Salima Aït Mohamed, Myriam Ben, et parmi les plus jeunes, souvent arabisantes : Samira Negrouche, Nassera Halou, et la benjamine – née en 1988 – Meriem Beskri.

Algérie News : En France, un texte de Jacques Roubaud intitulé « Obstination de la poésie », fait rare, publié par Le Monde Diplomatique, n’est pas passé inaperçu. Il a eu un écho diversement apprécié quand il n’a pas donné lieu à la controverse. Jacques Roubaud énonce d’emblée : « La poésie est un genre que l’on s’évertue à voir là où il n’est pas — dans un coucher de soleil, dans le slam, dans les convulsions scéniques d’un artiste — et à ne pas voir là où il se trouve : dans un tête-à-tête du poète avec la langue ». Quelle est votre lecture de ce texte ?
B.M. Comme toujours, les pseudo tenants d’une poésie posmoderniste, les fausses gloires universitaires ont tiré à boulets rouges sur Roubaud et son article. Et pourtant, bien que Roubaud ne soit pas « ma tasse de thé », je ne peux que souscrire à sa déclaration. Non seulement la poésie est marginalisée, mais dans le grand public, la poésie ne peut se trouver que dans la chanson ou, lancé par la télévision, dans la mièvrerie navrante et la niaiserie verbale de celui qui se fait appeler « Grand corps malade » et dont la notoriété surfaite est affligeante.
Par contre le reproche d’élitisme intellectuel de Roubaud avec sa définition du « tête à tête avec la langue » me semble justifié. Cette école, dont fait partie Roubaud, qui consiste à s’enfermer dans la glose hermétique du poème, en déniant toute forme d’émotion dans le poème, toute lisibilité et toute transparence de l’écriture poétique, concours, avec la bénédiction de certains universitaires, à donner une fausse image de la poésie d’aujourd’hui et à en écarter les lecteurs éventuels. « Un poème chante ou ne chante pas » affirmait avec raison René Char.
Un dernier mot ?

B.M. Dans un de ses aphorismes, René Char affirmait en songeant au poète : « Celui qui vient au monde pour ne rien déranger ne mérite ni égards ni patience ». Quelle meilleure définition de la vocation du poète ?

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